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DE LAMIZANA À SANKARA : LA HAUTE-VOLTA DANS LA TOURMENTE DES COUPS D’ÉTAT

il y a 1 heure
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ÉPISODE 15 — DE LAMIZANA À SANKARA : LA HAUTE-VOLTA DANS LA TOURMENTE DES COUPS D’ÉTAT

Après avoir conquis son indépendance le 5 août 1960, la Haute-Volta entre dans une nouvelle phase de son histoire. Pendant la période coloniale, les populations avaient connu l’administration française, les impôts, le travail forcé, les déplacements de main-d’œuvre, les transformations économiques et la création progressive d’institutions modernes. Mais l’indépendance avait ouvert une question beaucoup plus difficile : comment construire un État véritablement autonome dans un pays extrêmement pauvre, essentiellement rural et disposant de ressources limitées ? La nouvelle République devait former ses propres cadres, développer son agriculture, améliorer l’éducation, organiser son administration, construire des infrastructures et donner un contenu concret à l’indépendance politique. À cela s’ajoutait une autre difficulté : les institutions politiques étaient encore très jeunes. La démocratie parlementaire héritée de la période de décolonisation devait trouver son équilibre dans une société où l’armée, les syndicats, les autorités traditionnelles, les fonctionnaires, les commerçants, les agriculteurs et les nouvelles élites urbaines avaient des intérêts parfois différents. La Première République dirigée par Maurice Yaméogo n'a pas réussi à maintenir cet équilibre. En janvier 1966, après plusieurs années de tensions économiques, sociales et politiques, une mobilisation populaire conduit à la chute du régime. Le 3 janvier 1966, la Première République s'effondre et, le lendemain, l'armée met en place un gouvernement militaire provisoire. Le lieutenant-colonel Sangoulé Lamizana devient alors chef de l'État.

1966 : QUAND LA RUE FAIT TOMBER LA PREMIÈRE RÉPUBLIQUE

Pour comprendre l'arrivée de Sangoulé Lamizana au pouvoir, il faut revenir à l'atmosphère qui règne dans la Haute-Volta au début de l'année 1966. L'indépendance n'avait pas immédiatement produit la prospérité que beaucoup espéraient. Les populations attendaient de la nouvelle République qu'elle améliore les conditions de vie, tandis que l'État disposait de moyens financiers très limités. Les tensions économiques et sociales s'étaient progressivement transformées en tensions politiques. Les syndicats occupaient une place importante dans cette contestation. Dans les villes, les travailleurs, les fonctionnaires, les enseignants et d'autres catégories professionnelles pouvaient désormais se mobiliser collectivement. Le mécontentement ne se limitait donc plus à quelques opposants politiques : il pouvait prendre la forme d'un mouvement social capable de paralyser le fonctionnement du pays. Lorsque les tensions atteignent leur point culminant au début de janvier 1966, l'armée intervient. Le changement de pouvoir est donc à la fois le résultat d'une crise politique et d'un mouvement social beaucoup plus large. La Présidence du Faso présente d'ailleurs le 3 janvier 1966 comme le moment où la Première République est emportée par un soulèvement populaire, avant la mise en place du gouvernement militaire provisoire le 4 janvier.

Sangoulé Lamizana n'arrive cependant pas au pouvoir comme un simple chef militaire cherchant immédiatement à établir un régime permanent. Le nouveau pouvoir annonce une période de transition. L'objectif affiché est de remettre de l'ordre dans les finances publiques, de réorganiser l'État et, à terme, de revenir à un fonctionnement constitutionnel. Lamizana devient ainsi le visage d'une nouvelle période politique. Né en 1916, formé dans l'armée française et ancien chef d'état-major de l'armée voltaïque depuis 1961, il appartient à cette première génération d'officiers africains formés dans le système militaire colonial puis intégrés dans les armées des nouveaux États indépendants. Son parcours illustre une réalité de l'Afrique postcoloniale : les armées nationales nouvellement créées sont souvent dirigées par des hommes dont la formation militaire a commencé avant l'indépendance. Après 1960, ces militaires deviennent progressivement des acteurs centraux de la construction des États africains. Dans le cas de la Haute-Volta, cette évolution allait devenir particulièrement importante.

L'ARMÉE DEVIENT L'ARBITRE DE LA VIE POLITIQUE

Le régime Lamizana doit d'abord répondre à une question fondamentale : que faire après avoir pris le pouvoir ? Une intervention militaire peut renverser un gouvernement en quelques heures, mais elle ne permet pas à elle seule de résoudre les problèmes économiques, sociaux et institutionnels d'un pays. La Haute-Volta doit toujours nourrir sa population, financer son administration, développer ses infrastructures, organiser son système scolaire et entretenir ses relations avec ses voisins. Le nouveau régime cherche donc progressivement à reconstruire une certaine stabilité. Lamizana reste au pouvoir, mais son gouvernement prépare une évolution vers un nouveau système constitutionnel. Après une période de transition militaire de quatre ans, une nouvelle Constitution est adoptée par référendum le 14 juin 1970. La Deuxième République voit alors le jour. Les partis politiques sont de nouveau autorisés, un poste de Premier ministre est créé et un système parlementaire est remis en place.

Ce retour aux institutions civiles représente un moment important. La Haute-Volta tente de démontrer qu'un régime militaire peut également organiser son propre retrait progressif de la gestion directe de l'État. Mais cette expérience révèle rapidement les fragilités du système politique. Les partis qui participent à la nouvelle République ne sont pas simplement divisés sur des questions personnelles. Ils représentent également différentes visions du développement, du rôle de l'État, de l'organisation économique et de la place des forces sociales dans la politique nationale. L'UDV-RDA devient la principale force parlementaire après les élections législatives de décembre 1970, devant notamment le PRA et le Mouvement de libération nationale de Joseph Ki-Zerbo. Mais les divisions internes du parti majoritaire et les conflits politiques rendent rapidement le fonctionnement des institutions difficile.

1970 : LE RETOUR DE LA POLITIQUE

La Deuxième République constitue donc une tentative de normalisation. Les députés siègent, les partis se confrontent, les responsables politiques débattent et le pays retrouve une vie institutionnelle plus classique. Mais cette expérience ne dure pas. Les divisions internes deviennent de plus en plus importantes. Les conflits politiques s'accumulent et Lamizana finit par considérer que les institutions ne permettent plus de gouverner efficacement. En février 1974, il suspend la Constitution, dissout l'Assemblée nationale et interdit les partis politiques. La Haute-Volta retourne ainsi à un régime d'exception dominé directement par les militaires. Larousse date cette nouvelle rupture du 8 février 1974. La Présidence du Faso confirme également la suspension de la Constitution de la Deuxième République et la dissolution de l'Assemblée nationale en 1974.

Cette décision montre une contradiction qui va traverser toute l'histoire politique de la Haute-Volta jusqu'en 1983. D'un côté, une partie des dirigeants estime que les institutions civiles sont nécessaires pour donner une légitimité politique au pays. De l'autre, lorsque les institutions entrent en crise, l'armée intervient comme arbitre. Mais chaque intervention militaire crée elle-même une nouvelle rupture institutionnelle. Ainsi, au lieu de construire progressivement une tradition politique stable, la Haute-Volta entre dans un cycle : crise politique, intervention militaire, transition, retour aux institutions, nouvelle crise, nouvelle intervention militaire. Ce cycle va se répéter plusieurs fois.

LES ANNÉES 1970 : UNE SOCIÉTÉ QUI CHANGE

Pendant ce temps, la société voltaïque évolue. Les villes prennent progressivement de l'importance. Ouagadougou devient non seulement le centre administratif et politique du pays, mais également un lieu où se rencontrent étudiants, enseignants, fonctionnaires, militaires, commerçants, journalistes et travailleurs. Bobo-Dioulasso joue également un rôle économique majeur. Dans ces centres urbains, les nouvelles générations sont davantage exposées aux débats politiques africains et internationaux. Les mouvements de décolonisation, les luttes anticoloniales, le socialisme, le panafricanisme, les mouvements syndicaux et les revendications du tiers-monde circulent parmi les étudiants et les jeunes intellectuels.

Dans les campagnes, la situation est différente. Une grande partie de la population dépend toujours de l'agriculture et de l'élevage. Les saisons agricoles, les pluies, les récoltes et l'accès aux ressources continuent de déterminer la vie quotidienne de millions de personnes. L'État moderne reste parfois très éloigné des réalités quotidiennes des villages. C'est précisément cette différence entre l'administration centrale et les réalités rurales qui va plus tard devenir une question importante dans le discours de Thomas Sankara. Comment construire un État qui ne soit pas seulement présent dans les capitales et les bureaux administratifs, mais qui transforme réellement la vie des populations rurales ?

La question économique est également centrale. La Haute-Volta reste un pays à faibles ressources et dépend fortement de son environnement régional. Les migrations de travailleurs vers les pays voisins, notamment la Côte d'Ivoire, constituent depuis longtemps une composante importante de la vie économique et familiale. Beaucoup de familles ont des membres travaillant à l'étranger et envoyant de l'argent au pays. Cette dépendance régionale montre les limites de l'économie nationale : l'indépendance politique existe, mais l'autonomie économique reste beaucoup plus difficile à construire.

LES SYNDICATS : UNE FORCE QUE LE POUVOIR NE PEUT IGNORER

Au fur et à mesure que la société urbaine se développe, les syndicats deviennent un acteur incontournable. Leur rôle ne se limite pas à négocier les salaires. Dans une société où les partis politiques connaissent plusieurs périodes d'interdiction ou de restriction, les organisations syndicales deviennent également des espaces de mobilisation sociale. Elles permettent aux travailleurs de s'organiser, de faire grève et de présenter collectivement leurs revendications.

C'est particulièrement visible en 1975. Après plusieurs années de gouvernement militaire, Lamizana envisage une nouvelle organisation politique. Mais les syndicats réagissent fortement. En décembre 1975, une grève générale largement suivie montre au pouvoir que l'armée ne peut pas simplement administrer le pays sans tenir compte de la société civile. Le mouvement syndical oblige Lamizana à revoir sa stratégie et à promettre un retour à un ordre constitutionnel. Cette séquence est importante parce qu'elle démontre que les rapports de force politiques ne se trouvent pas uniquement dans les casernes ou dans les palais présidentiels. Ils existent également dans les entreprises, les écoles, les administrations et les rues.

1977 : LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

La promesse de retour à la vie constitutionnelle se concrétise avec le référendum du 27 novembre 1977. Une nouvelle Constitution est adoptée et la Troisième République commence. En 1978, une élection présidentielle est organisée. Sangoulé Lamizana se présente comme candidat du RDA. Il ne remporte pas directement l'élection au premier tour : il est placé en ballottage. Au second tour, il obtient environ 56 % des voix et devient président dans le cadre d'un scrutin compétitif. Cette élection constitue un épisode important dans l'histoire politique de la Haute-Volta, car elle montre une nouvelle tentative de faire fonctionner des institutions civiles après plusieurs années de régime militaire.

Mais le retour aux élections ne signifie pas la disparition des tensions. À la fin des années 1970, le gouvernement doit faire face à une nouvelle contestation syndicale. Les enseignants jouent notamment un rôle important dans les mouvements sociaux. La société a changé depuis 1966. Les citoyens connaissent davantage les mécanismes de mobilisation collective et les organisations syndicales disposent d'une expérience politique accumulée. Le gouvernement doit donc négocier avec une société civile qui ne se contente plus de subir les décisions de l'État.

La Troisième République devient progressivement fragile. Le pouvoir doit gérer à la fois les revendications sociales, les difficultés économiques et les tensions politiques. L'armée reste également présente dans l'arrière-plan de la vie nationale. Lorsque les crises deviennent trop importantes, la question de l'intervention militaire revient toujours.

1980 : LE COUP D'ÉTAT DE SAYE ZERBO

Le 25 novembre 1980, une nouvelle rupture intervient. Le colonel Saye Zerbo renverse le général Sangoulé Lamizana. Après près de quinze années au pouvoir, Lamizana quitte donc la scène politique. Saye Zerbo devient chef de l'État et met en place le Comité militaire de redressement pour le progrès national. La Présidence du Faso situe précisément son régime entre le 25 novembre 1980 et le 7 novembre 1982.

Le coup d'État de 1980 intervient dans un contexte de grèves et de manifestations. Il démontre une nouvelle fois que la question sociale reste au centre de la crise politique. Le changement de chef de l'État ne suffit pas à résoudre les difficultés économiques et sociales. Saye Zerbo doit lui aussi composer avec les syndicats et avec une population qui attend des changements concrets.

Le nouveau régime suspend certaines libertés publiques et ne parvient pas à construire durablement une nouvelle légitimité politique. La contestation syndicale continue. Les conflits deviennent particulièrement visibles à partir de la fin de 1981. L'inflation et la baisse du pouvoir d'achat contribuent également au mécontentement. Le régime de Saye Zerbo se retrouve donc confronté au même problème que ses prédécesseurs : comment obtenir une stabilité durable dans une société où les travailleurs et les organisations syndicales sont capables de mobiliser une partie importante de la population ?

THOMAS SANKARA ENTRE EN SCÈNE

C'est dans cette atmosphère que Thomas Sankara commence véritablement à apparaître comme une personnalité politique nationale. Né en 1949 à Yako, il appartient à une génération plus jeune que celle de Lamizana. Il entre dans l'armée et reçoit une formation militaire à Madagascar. Mais son parcours ne se limite pas à la carrière militaire. Il s'intéresse aux questions politiques, aux mouvements révolutionnaires et aux débats sur l'indépendance économique des pays africains.

En septembre 1981, Saye Zerbo nomme Sankara secrétaire d'État à l'Information. Cette fonction lui permet d'entrer directement dans l'appareil gouvernemental. Mais Sankara ne reste pas longtemps au gouvernement. Il démissionne publiquement, en opposition avec le fonctionnement du régime. La Présidence du Faso rapporte notamment la formule qui deviendra célèbre : « Malheur à ceux qui bâillonnent leur peuple ». Cette rupture contribue à faire de lui une figure politique plus visible.

Sankara représente alors quelque chose de nouveau dans la politique voltaïque. Il est militaire, mais son discours ne se limite pas aux questions militaires. Il parle de transformation sociale, de souveraineté, de responsabilité des dirigeants et de participation populaire. Il appartient également à un réseau d'officiers et de militants qui souhaitent une transformation beaucoup plus profonde de la société. Parmi ses proches figurent notamment Blaise Compaoré, Henri Zongo et Jean-Baptiste Boukary Lingani. La Présidence du Faso indique qu'ils participent à la création du Regroupement des officiers communistes, le ROC.

1982 : SA YE ZERBO TOMBE À SON TOUR

Le 7 novembre 1982, l'histoire se répète. Un groupe de jeunes officiers renverse Saye Zerbo. Le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo devient chef de l'État et préside le Comité provisoire de salut du peuple, rapidement transformé en Comité de salut du peuple. Le pays connaît donc un troisième changement de pouvoir militaire en moins de vingt ans, après 1966 et 1980.

Mais cette fois, la situation est différente. Une nouvelle génération d'officiers arrive aux commandes. Certains souhaitent une transformation politique et sociale plus profonde. D'autres souhaitent avant tout restaurer l'ordre et stabiliser l'État. Les tensions ne vont donc pas tarder à apparaître à l'intérieur même du nouveau régime.

Thomas Sankara devient Premier ministre en janvier 1983. Cette nomination est capitale. Celui qui quelques mois auparavant avait quitté le gouvernement de Saye Zerbo en dénonçant le fonctionnement du régime se retrouve désormais à la tête du gouvernement sous Jean-Baptiste Ouédraogo. Il dispose d'une tribune nationale et peut désormais défendre publiquement ses idées.

Mais sa présence au gouvernement accentue également les divisions au sein du pouvoir. Les désaccords portent sur l'orientation politique du pays, les relations internationales et la vitesse des changements à entreprendre. Sankara bénéficie d'une popularité croissante auprès de certains jeunes, de certains militaires et de différentes composantes de la société. Le pouvoir central commence alors à considérer son influence comme un problème politique.

MAI 1983 : SANKARA EST ARRÊTÉ

La confrontation atteint son point critique en mai 1983. Le 17 mai, Thomas Sankara est limogé et placé en résidence surveillée. La Présidence du Faso confirme que les dissensions internes au CSP conduisent à son éviction.

Cette décision ne met cependant pas fin à son influence. Au contraire, son arrestation transforme la situation politique. Les partisans de Sankara considèrent désormais que son éloignement du pouvoir représente une tentative de bloquer les changements qu'ils souhaitent. Dans l'armée, certains officiers refusent cette décision. Parmi eux se trouve Blaise Compaoré, alors capitaine et responsable du Centre national d'entraînement commando de Pô.

La tension monte progressivement entre Ouagadougou et Pô. Les militaires proches de Sankara se préparent. Le pays se retrouve une nouvelle fois au bord d'une confrontation armée.

PÔ : LE FOYER DE LA CONTESTATION

Pô devient alors un lieu déterminant dans l'histoire du pays. Le Centre national d'entraînement commando, placé sous le commandement de Blaise Compaoré, constitue une base militaire stratégique. Les officiers qui soutiennent Sankara disposent d'un espace à partir duquel ils peuvent organiser leur mouvement.

La situation est désormais devenue beaucoup plus qu'une rivalité entre deux responsables politiques. Elle oppose différentes conceptions de l'avenir de la Haute-Volta. D'un côté, ceux qui veulent préserver un ordre politique relativement traditionnel et maintenir certaines relations extérieures. De l'autre, ceux qui souhaitent une rupture plus profonde avec les pratiques politiques précédentes et une orientation davantage tournée vers la souveraineté et la transformation sociale.

Cette confrontation doit également être replacée dans le contexte international. La Haute-Volta est un petit pays enclavé d'Afrique de l'Ouest, entouré de voisins avec lesquels elle entretient des relations économiques et politiques importantes. La guerre froide divise également le monde. Les grandes puissances cherchent à maintenir leur influence en Afrique. Dans ce contexte, les choix d'un jeune État africain peuvent avoir des conséquences diplomatiques importantes.

Sankara et ses proches veulent donc donner à la Haute-Volta une orientation plus indépendante. Mais avant même de pouvoir appliquer leur programme, ils doivent prendre le pouvoir.

4 AOÛT 1983 : LE BASCULEMENT

Le 4 août 1983, Blaise Compaoré et les militaires qui lui sont favorables quittent Pô et se dirigent vers Ouagadougou. Le régime de Jean-Baptiste Ouédraogo tombe. Thomas Sankara est libéré et devient chef de l'État. La Révolution démocratique et populaire est proclamée. Le Conseil national de la Révolution, le CNR, devient l'organe dirigeant du nouveau pouvoir.

Pour la Haute-Volta, le 4 août 1983 ouvre donc une période complètement différente. Jusqu'ici, les changements de pouvoir avaient principalement consisté à remplacer un dirigeant par un autre. Avec Sankara, le nouveau pouvoir annonce qu'il veut transformer non seulement le gouvernement, mais également la société. L'objectif n'est plus seulement de gérer l'État : il s'agit de modifier profondément les rapports entre l'État et la population.

Les nouveaux dirigeants veulent mobiliser les citoyens, réorganiser l'administration, lutter contre certains privilèges et modifier les structures sociales et économiques. Des Comités de défense de la révolution, les CDR, sont institués. La politique devient alors beaucoup plus présente dans la vie quotidienne.

POURQUOI 1983 N'EST PAS UN ÉVÉNEMENT ISOLÉ

Pour comprendre le 4 août 1983, il faut donc regarder les dix-sept années qui précèdent. En 1966, Maurice Yaméogo est renversé après une crise sociale et politique majeure. Lamizana prend le pouvoir et tente ensuite de restaurer les institutions. En 1970, la Deuxième République est instaurée. En 1974, elle est suspendue. En 1975, les syndicats obligent le pouvoir à revoir sa stratégie. En 1977, la Troisième République apparaît. En 1978, Lamizana est élu président. En 1980, il est renversé par Saye Zerbo. En 1982, Saye Zerbo est à son tour renversé par Jean-Baptiste Ouédraogo. En 1983, Jean-Baptiste Ouédraogo écarte Sankara, puis est renversé quelques mois plus tard.

En moins de deux décennies, la Haute-Volta connaît donc une succession exceptionnelle de systèmes politiques. La Première République est suivie par un régime militaire, puis la Deuxième République, puis un nouveau régime militaire, puis la Troisième République, puis le régime de Saye Zerbo, puis celui de Jean-Baptiste Ouédraogo, avant l'arrivée de Sankara. Cette succession montre la fragilité des institutions mais aussi l'existence d'une société de plus en plus politisée.

Et derrière tous ces changements se trouve une question qui revient constamment : quel type d'État la Haute-Volta veut-elle devenir ?

Un État essentiellement administratif ?

Un État dirigé par l'armée ?

Une démocratie parlementaire ?

Un État social ?

Un État souverain économiquement et politiquement ?

Ou une combinaison de plusieurs de ces modèles ?

Thomas Sankara va proposer sa propre réponse.

UNE NOUVELLE GÉNÉRATION PREND LE POUVOIR

Lorsque Thomas Sankara arrive au pouvoir en août 1983, il n'est pas simplement le produit d'un coup d'État supplémentaire. Il est le représentant d'une génération qui a grandi après les indépendances et qui considère que la première génération des dirigeants africains n'a pas suffisamment transformé les structures héritées de la colonisation.

Pour cette nouvelle génération, avoir un drapeau, un hymne, une administration et un président africain ne suffit pas nécessairement à garantir une véritable indépendance. Il faut également réfléchir à l'économie, à la production agricole, à l'éducation, à la santé, aux relations internationales et à la capacité du pays à décider de son propre avenir.

Le futur gouvernement révolutionnaire va donc vouloir aller beaucoup plus loin. Il va remettre en question les habitudes administratives, les privilèges de certaines catégories sociales et les relations économiques traditionnelles. Il va également chercher à mobiliser directement la population.

Cette transformation va produire des résultats visibles dans plusieurs domaines, mais elle provoquera également des oppositions et des tensions. La révolution ne sera donc pas une période sans conflits. Elle sera une expérience politique intense, avec des réussites revendiquées par ses partisans, des critiques et des oppositions, mais aussi des affrontements politiques qui finiront par déchirer le pouvoir lui-même.

DE LA HAUTE-VOLTA AU BURKINA FASO

Un an après la révolution, au premier anniversaire du 4 août, Sankara et son gouvernement vont franchir une nouvelle étape symbolique : le pays change de nom. La Haute-Volta devient Burkina Faso, expression traduite officiellement comme « Pays des Hommes intègres ». Les habitants de la Haute-Volta deviennent des Burkinabè. Le drapeau et l'hymne national sont également changés.

Ce changement de nom est beaucoup plus qu'une modification administrative. Il veut symboliser une rupture avec une identité héritée de la période coloniale. Le nouveau pouvoir cherche à construire une identité nationale qui ne soit plus simplement associée au nom géographique donné au territoire pendant la période coloniale.

Le changement s'inscrit donc dans une politique beaucoup plus large : reconstruire la fierté nationale, encourager la participation populaire et donner au pays une nouvelle image sur la scène africaine et internationale.

Mais cette transformation ne fait que commencer.

LA ROUTE VERS LA RÉVOLUTION

Ainsi, l'histoire de 1966 à 1983 peut être comprise comme une longue période de recherche politique. La Haute-Volta indépendante cherche son modèle. Elle expérimente la République civile, le gouvernement militaire, le retour au multipartisme, l'exception militaire, puis de nouvelles formes de pouvoir. Les syndicats deviennent une force sociale majeure. Les jeunes générations réclament davantage de transformation. L'armée devient progressivement le principal arbitre des crises politiques. Et au milieu de cette succession de régimes apparaît Thomas Sankara.

Le 4 août 1983 marque donc la fin d'une époque et le commencement d'une autre.

La Haute-Volta n'est plus simplement un jeune État cherchant à stabiliser ses institutions.

Elle veut désormais se transformer.

Et cette transformation va toucher l'agriculture, l'éducation, la santé, les femmes, l'environnement, l'administration, l'armée, la culture, les relations internationales et même le nom du pays.

Mais cette révolution aura aussi ses contradictions, ses oppositions et ses drames.

Dans l'épisode 16, nous entrerons au cœur de cette période : Thomas Sankara, la Révolution démocratique et populaire, le changement de nom de la Haute-Volta en Burkina Faso, les grandes réformes, la mobilisation de la population et la transformation profonde de la société burkinabè.


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