# DIBAWORLD – LES CHRONIQUES D’AFRIQUE## Épisode 5 — Les peuples du Burkina Faso : un territoire, mille identitésLorsque l’on raconte l’histoire ancienne du territoire qui correspond aujourd’hui a
Épisode 5 — Les peuples du Burkina Faso : un territoire, mille identités
Lorsque l’on raconte l’histoire ancienne du territoire qui correspond aujourd’hui au Burkina Faso, il existe un risque de regarder toute cette histoire uniquement à travers les royaumes mossi, parce que ceux-ci ont laissé des structures politiques particulièrement importantes et que la tradition du Moro-Naba est encore très visible aujourd’hui. Mais avant que le nom « Burkina Faso » n’existe, avant même que les frontières modernes ne soient tracées, cette vaste région de l’Afrique de l’Ouest était déjà habitée par une multitude de peuples, de communautés, de familles, de clans, de chefferies et de sociétés qui avaient chacune leur propre histoire. Au nord et au centre, les sociétés mossi occupaient une place majeure dans l’organisation politique de plusieurs territoires ; mais à l’ouest vivaient notamment les Bobo et les Bwaba, au sud-ouest les Lobi et les Dagara, à l’est les Gourmantché, tandis que les Sénoufo, les Samo, les Gourounsi, les Peul et bien d’autres communautés participaient également à la vie de cet immense espace. Il ne faut donc jamais imaginer l’ancien Burkina Faso comme un pays déjà constitué, avec une seule identité et une seule civilisation. Ce territoire était plutôt un monde de rencontres. Un monde où des peuples différents pouvaient être séparés par plusieurs jours de marche, par des rivières, des forêts, des zones de savane ou des espaces agricoles, mais où ils pouvaient également se rencontrer dans les marchés, échanger leurs produits, conclure des alliances, se marier, se faire la guerre, accueillir des migrants ou adopter certaines pratiques de leurs voisins. C’est cette diversité qui permet de comprendre pourquoi l’histoire du Burkina Faso est si riche. Le Burkina Faso moderne est un État contemporain, mais les peuples qui vivent sur son territoire sont porteurs de mémoires beaucoup plus anciennes. Derrière chaque village, derrière chaque langue, derrière chaque cérémonie, derrière chaque système de chefferie ou chaque manière de cultiver la terre, il existe des siècles de déplacements, d’adaptations et de transformations. Et pour comprendre cette histoire, il faut donc quitter un instant Ouagadougou, quitter le palais du Moro-Naba et regarder l’ensemble du territoire comme une immense mosaïque humaine.
Commençons par l’ouest, une région où l’histoire est profondément marquée par les Bobo et les Bwaba. Les Bobo constituent l’un des grands ensembles culturels de cette partie de l’Afrique de l’Ouest, avec une présence historique qui dépasse largement les frontières actuelles du Burkina Faso et s’étend également vers le Mali. Leur histoire est ancienne et leur organisation sociale ne peut pas être réduite à l’image d’un royaume centralisé comparable aux grands royaumes mossi. Dans de nombreuses communautés bobo, l’organisation de la société reposait davantage sur les familles, les lignages, les villages, les anciens, les autorités religieuses et les responsables communautaires. La terre n’était pas simplement considérée comme une marchandise que l’on pouvait acheter et vendre comme dans les économies modernes. Elle était liée à la mémoire des ancêtres, aux générations précédentes et à celles qui allaient venir. Cultiver une terre signifiait donc également appartenir à un territoire et participer à une continuité familiale. Les agriculteurs produisaient notamment des céréales adaptées au climat de la région, tandis que l’élevage, l’artisanat et les échanges complétaient les activités économiques. Mais chez les Bobo, comme chez beaucoup d’autres peuples de cette région, l’économie ne peut pas être séparée de la spiritualité. Les forces de la nature, les ancêtres, les arbres, les eaux, la terre et les différentes puissances invisibles pouvaient occuper une place importante dans les représentations du monde. Les cérémonies permettaient de maintenir un équilibre entre les vivants, les ancêtres et les forces qui entouraient la communauté. Les masques, les danses, les rythmes de percussion et les cérémonies collectives n’étaient donc pas simplement des spectacles destinés à divertir. Ils pouvaient être liés à des dimensions religieuses, sociales et initiatiques. La musique devenait une manière de transmettre la mémoire, tandis que la danse pouvait raconter l’identité d’une communauté. Le savoir n’était pas toujours écrit dans des livres : il pouvait être conservé dans les récits, les gestes, les chants, les cérémonies et les paroles des anciens.
Plus à l’est, une autre grande civilisation politique et culturelle s’est développée : celle des Gourmantché, notamment dans la région orientale correspondant aujourd’hui à une partie de la région de Fada N’Gourma. Là encore, il faut éviter de confondre l’histoire gourmantché avec celle des Mossi. Les Gourmantché possédaient leurs propres traditions, leurs propres structures politiques et leur propre mémoire. Leur espace historique se prolongeait également au-delà des frontières actuelles du Burkina Faso, vers les territoires correspondant aujourd’hui au Togo, au Bénin et aux régions voisines. Dans cette partie du pays, la savane, les terres agricoles et les réseaux de circulation ont favorisé l’installation de nombreuses communautés. Les sociétés gourmantché ont développé des formes d’autorité politique et des institutions propres, avec des chefferies et des hiérarchies qui permettaient de gérer les communautés et les territoires. L’agriculture constituait une base fondamentale de la vie quotidienne. On cultivait des céréales et d’autres plantes adaptées aux conditions locales, tandis que l’élevage complétait les ressources des familles. Mais la véritable richesse d’une communauté ne se mesurait pas uniquement en quantité de récoltes ou de bétail. Elle se mesurait également par le nombre de familles, les alliances, la capacité à défendre le territoire, la connaissance des terres et des ressources, ainsi que la relation avec les ancêtres. Comme ailleurs, le pouvoir n’était pas uniquement une affaire militaire. Un dirigeant devait être capable de maintenir l’ordre, de préserver les équilibres sociaux et de participer aux relations entre les différentes communautés. La région orientale était également une zone de contact. Des commerçants, des agriculteurs, des éleveurs et des voyageurs pouvaient circuler entre différents territoires. Ces déplacements permettaient la diffusion des marchandises, mais aussi celle des idées, des langues, des techniques et des pratiques culturelles. Ainsi, lorsque nous regardons aujourd’hui une carte du Burkina Faso, nous voyons des frontières administratives. Mais si nous remontons plusieurs siècles en arrière, nous découvrons plutôt des zones de circulation où les identités se rencontraient et se transformaient.
Dans le sud-ouest, l’histoire prend encore une autre dimension avec les Lobi et les Dagara. Ces peuples sont associés à une région qui s’étend aujourd’hui sur plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, notamment le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Ghana. Les Lobi, en particulier, sont souvent décrits à travers leur organisation sociale relativement décentralisée. Contrairement à l’image classique d’un royaume dirigé par un souverain central, de nombreuses communautés lobi reposaient sur des unités familiales et des autorités locales, avec une grande importance accordée aux chefs de famille, aux anciens et aux responsables religieux. Cette organisation avait des conséquences importantes : il n’existait pas nécessairement un palais unique capable de commander l’ensemble de la société. Le pouvoir était davantage réparti entre plusieurs niveaux de la communauté. Cela ne signifiait pas l’absence d’organisation. Au contraire, cela correspondait à une autre manière de construire l’ordre social. La maison familiale, le lignage, le territoire et les relations entre familles jouaient un rôle considérable. Dans cet environnement, l’habitat lui-même pouvait refléter les structures sociales et les besoins de protection de la communauté. Les maisons fortifiées et les constructions adaptées à l’environnement témoignent de stratégies d’adaptation développées dans un contexte où les populations devaient protéger leurs familles, leurs récoltes et leurs biens. Les Dagara, eux aussi, possèdent une histoire riche qui s’étend bien au-delà des frontières modernes. Leur organisation sociale, leurs systèmes de parenté, leurs traditions agricoles, leurs rites et leurs rapports avec la terre constituent des éléments essentiels de leur identité. Chez ces populations, comme dans de nombreuses sociétés africaines anciennes, la naissance, la mort, l’initiation, le mariage et les funérailles pouvaient être accompagnés de cérémonies qui reliaient l’individu à sa famille et à la communauté. L’existence n’était donc pas seulement considérée comme une aventure individuelle. Elle s’inscrivait dans une histoire collective. Un enfant appartenait à une famille, à une lignée, à une communauté et à un territoire. Les anciens étaient dépositaires de connaissances que les générations suivantes devaient apprendre à respecter et à transmettre.
Mais cette diversité devient encore plus évidente lorsque nous regardons les Sénoufo. Les Sénoufo forment un vaste ensemble culturel présent dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest, notamment en Côte d’Ivoire, au Mali et au Burkina Faso. Leur histoire montre encore une fois que les frontières contemporaines ne correspondent pas nécessairement aux anciennes réalités culturelles. Pendant des siècles, des populations ont circulé dans des espaces qui n’étaient pas divisés par des postes-frontières, des passeports ou des cartes administratives européennes. Les Sénoufo ont développé des institutions sociales et initiatiques particulièrement importantes. Dans certaines communautés, les sociétés d’initiation jouaient un rôle majeur dans l’éducation des jeunes. L’initiation pouvait transmettre des connaissances sur la vie communautaire, la morale, les responsabilités, la nature, la spiritualité, les relations entre générations et les obligations envers la société. Elle permettait également de préparer les jeunes à devenir des adultes capables de participer à la vie collective. Cela nous rappelle quelque chose de fondamental : dans les sociétés africaines anciennes, l’éducation ne se faisait pas uniquement dans une école comme nous la connaissons aujourd’hui. Elle pouvait se dérouler dans la famille, dans les champs, auprès des artisans, dans les cérémonies, pendant les travaux collectifs et au cours des initiations. Un enfant apprenait en observant. Il apprenait en écoutant. Il apprenait en participant. Il apprenait les saisons, les plantes, les animaux, les règles de parenté, les interdits, les histoires de ses ancêtres et les techniques nécessaires à sa survie. Les sociétés initiatiques pouvaient donc être considérées comme de véritables institutions de transmission du savoir. Et cette transmission était essentielle parce que la survie d'une communauté dépendait de sa capacité à transmettre ses connaissances aux générations suivantes.
Il faut également parler des Peul, ou Fulɓe, dont la présence historique a profondément marqué l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Leur histoire est particulièrement liée à l’élevage et à la mobilité, même s’il serait faux de réduire tous les Peul à une seule activité ou de considérer qu’ils ont toujours vécu exactement de la même manière. Certains groupes étaient fortement liés à l’élevage pastoral, tandis que d’autres se sont installés dans des villages et ont développé l’agriculture, le commerce ou d’autres activités. Leur mobilité a toutefois joué un rôle majeur dans les échanges entre régions. Un troupeau qui se déplace représente bien plus que des animaux : il représente une famille, un patrimoine, un moyen de subsistance et une relation particulière avec les territoires traversés. Les éleveurs avaient besoin d’eau, de pâturages et de routes adaptées aux déplacements du bétail. Cela pouvait créer des relations de coopération avec les agriculteurs, mais aussi parfois des tensions lorsque les troupeaux traversaient des champs cultivés. Ces tensions ne doivent pas être interprétées uniquement avec les catégories politiques contemporaines. Les conflits autour de l’eau, des terres ou du bétail existent depuis longtemps dans les sociétés rurales et pouvaient être réglés par des autorités locales, des anciens, des chefs ou des mécanismes traditionnels de médiation. Les Peul participaient également aux réseaux commerciaux et culturels de l’Afrique de l’Ouest. Leur mobilité favorisait la circulation des informations entre des régions parfois très éloignées. Ils pouvaient être des intermédiaires entre différents espaces économiques et culturels. Avec l’expansion progressive de l’islam dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest, certaines communautés peules ont également participé à la diffusion de cette religion, même si les situations variaient énormément selon les territoires et les périodes. Là encore, il faut éviter les généralisations : tous les peuples et toutes les communautés n’ont pas adopté les mêmes croyances au même moment.
Au centre et à l’ouest du territoire se trouvaient également les Samo, souvent associés à la région de la boucle de la Volta Noire et aux espaces voisins. Leur histoire, leurs langues, leurs structures sociales et leurs traditions ajoutent une nouvelle pièce à cette mosaïque. Les sociétés samo, comme beaucoup d’autres communautés de la région, reposaient largement sur les liens familiaux, les lignages et les autorités locales. La vie collective dépendait fortement de la capacité des familles à coopérer. Dans un environnement où l’agriculture exigeait des efforts importants et où les saisons déterminaient une grande partie de la vie quotidienne, le travail collectif pouvait être essentiel. Préparer les terres, semer, récolter, construire les habitations, organiser les cérémonies ou faire face à une menace extérieure nécessitait une solidarité entre les membres de la communauté. La société était donc structurée par des obligations réciproques. Celui qui recevait de l’aide pouvait être appelé à en donner à son tour. Celui qui appartenait à un lignage héritait non seulement d’un nom, mais également de responsabilités. Cette logique permettait de maintenir une certaine cohésion sociale dans des sociétés où l’État moderne n’existait pas. Il n’y avait pas de mairie, pas de police nationale, pas de ministère de l’agriculture et pas d’administration centrale capable d’intervenir partout. La communauté devait donc disposer de ses propres mécanismes de régulation. Les anciens, les chefs de famille et les autorités traditionnelles jouaient un rôle important dans la résolution des conflits, la transmission de la mémoire et la gestion de la vie collective.
Plus au sud et au centre-ouest, les Gourounsi et les peuples apparentés témoignent eux aussi de cette incroyable diversité. Leur histoire est associée à des régions aujourd’hui réparties entre le Burkina Faso et le Ghana. Leurs sociétés étaient organisées selon des structures différentes de celles des royaumes centralisés. L’architecture traditionnelle de certaines communautés constitue notamment un témoignage remarquable de l’adaptation humaine aux conditions locales. Les maisons, les greniers, les espaces communautaires et les systèmes défensifs étaient conçus en fonction de l’environnement, des ressources disponibles et des besoins de la société. L’architecture n’était donc pas seulement esthétique. Elle répondait à des problèmes très concrets : se protéger, conserver les récoltes, organiser la vie familiale, gérer la chaleur, se défendre et maintenir la cohésion du groupe. C’est une chose que l’histoire moderne oublie parfois : les sociétés africaines avaient développé des solutions techniques adaptées à leurs environnements bien avant l’arrivée des administrations européennes. Elles observaient la nature, connaissaient les matériaux locaux et transmettaient des techniques de construction de génération en génération. Les connaissances architecturales étaient donc elles aussi une forme de patrimoine. Lorsque nous regardons aujourd’hui les traces de ces anciennes constructions, nous voyons des murs et des maisons. Mais derrière ces murs se trouve une véritable bibliothèque silencieuse : une connaissance du climat, des matériaux, de la sécurité, de la famille et de l’organisation sociale.
Et puis il y avait tous ceux qui ne rentrent pas facilement dans une seule grande catégorie. Bwaba, Kurumba, Marka, Dogon dans les zones de contact avec le Mali, et bien d’autres communautés ont participé à l’histoire de cet espace. Certaines étaient nombreuses, d’autres moins nombreuses. Certaines avaient des structures politiques centralisées, d’autres reposaient davantage sur des villages et des lignages. Certaines étaient principalement agricoles, d’autres combinaient agriculture, élevage, chasse, artisanat et commerce. Certaines communautés ont migré au cours des siècles ; d’autres sont restées profondément attachées à leurs territoires ancestraux. Certaines ont adopté des éléments culturels de leurs voisins tout en conservant leur langue et leurs traditions. C’est précisément cette complexité qui rend l’histoire du Burkina Faso difficile à raconter en quelques épisodes. Il ne faut pas chercher une seule origine. Il faut comprendre des milliers de trajectoires humaines qui se sont croisées. Un peuple pouvait arriver dans une région et rencontrer une population déjà installée. Les nouveaux arrivants pouvaient devenir voisins, alliés, rivaux ou partenaires. Les mariages pouvaient créer de nouvelles relations. Les guerres pouvaient provoquer des déplacements. Les sécheresses ou les changements environnementaux pouvaient pousser certaines familles à chercher de nouvelles terres. Le commerce pouvait attirer des populations vers les marchés. La recherche d’eau pouvait modifier les itinéraires des éleveurs. Ainsi, les identités se construisaient dans le temps. Elles n’étaient pas figées comme les cases d’une carte moderne.
Cette coexistence entre peuples pouvait être pacifique, mais elle pouvait également être conflictuelle. Il est important de ne pas raconter le passé comme un âge d’or où tout le monde vivait en parfaite harmonie. Il y avait des rivalités, des guerres, des razzias, des conflits de succession, des disputes territoriales et des rapports de domination. Certains royaumes cherchaient à étendre leur influence. Certaines communautés cherchaient à préserver leur autonomie. Des populations pouvaient être intégrées dans des structures politiques plus puissantes, tandis que d’autres cherchaient à échapper au contrôle extérieur. Les royaumes mossi eux-mêmes entretenaient des relations complexes avec les populations voisines. Ces relations pouvaient prendre la forme d’échanges, d’alliances, de mariages ou de conflits. Mais il serait également faux de présenter chaque relation comme une opposition permanente. Les frontières culturelles n’étaient pas des murs. Les individus circulaient. Les commerçants traversaient les territoires. Les artisans pouvaient travailler pour des communautés différentes. Les langues pouvaient s’influencer. Les produits pouvaient passer d’un marché à un autre. Les techniques agricoles pouvaient se diffuser. Et lorsqu’un groupe rencontrait un autre groupe, il pouvait y avoir emprunt culturel sans disparition de l’identité originale.
Les marchés occupaient justement une place fondamentale dans ce monde. Imaginez un marché ancien dans une région de savane : des agriculteurs arrivent avec leurs céréales, des éleveurs avec du bétail, des artisans avec des outils, des potiers avec des récipients, des tisserands avec des tissus, des commerçants avec du sel ou d’autres marchandises venues de régions éloignées. Mais un marché ne sert pas seulement à vendre. Il sert aussi à parler. À écouter. À apprendre. À connaître les événements qui se produisent ailleurs. À trouver un mariage. À conclure une alliance. À entendre parler d’une nouvelle route commerciale. À apprendre qu’un chef est mort. À savoir qu’une guerre se prépare. À découvrir qu’une région manque de céréales. Dans une société où les moyens modernes de communication n’existaient pas, l’information était une richesse. Celui qui voyageait pouvait rapporter des nouvelles. Celui qui connaissait les routes commerciales possédait une connaissance précieuse. Celui qui maîtrisait plusieurs langues pouvait faciliter les échanges entre communautés. Ainsi, les marchés constituaient également des réseaux de communication. L’Afrique ancienne était beaucoup plus connectée qu’une lecture superficielle pourrait le laisser croire. Les peuples n’étaient pas isolés dans de petits villages sans contact avec le monde extérieur. Ils faisaient partie de réseaux régionaux qui reliaient les savanes, les forêts, les vallées fluviales et les grands centres commerciaux d’Afrique de l’Ouest.
La religion et la spiritualité formaient également un élément essentiel de cette organisation. Avant la diffusion massive de l’islam et plus tard du christianisme, les différentes communautés possédaient leurs propres conceptions du monde. Il existait des traditions liées aux ancêtres, aux forces de la nature, à la terre, aux eaux, aux arbres, aux animaux et aux puissances invisibles. Mais même lorsque l’islam s’est développé dans certaines régions, il ne faut pas imaginer un remplacement immédiat et uniforme des anciennes traditions. Pendant longtemps, différentes croyances ont coexisté, se sont influencées et parfois mélangées dans les pratiques quotidiennes. La religion pouvait également être liée au pouvoir politique. Un chef n’était pas simplement celui qui commandait. Il pouvait être considéré comme le gardien d’un équilibre entre la communauté, la terre et les ancêtres. Dans certaines sociétés, certaines familles avaient des responsabilités rituelles particulières. Certaines personnes étaient reconnues pour leurs connaissances religieuses ou leurs capacités à communiquer avec le monde spirituel selon les croyances locales. La spiritualité structurait ainsi la société autant que la politique et l’économie.
Et dans ce monde, les femmes occupaient une place fondamentale. Elles cultivaient, transformaient les produits agricoles, élevaient les enfants, participaient au commerce, fabriquaient des objets, transmettaient les traditions et jouaient un rôle essentiel dans les relations entre familles. Dans certaines sociétés, les femmes pouvaient également exercer des responsabilités économiques ou politiques importantes. Il faut cependant éviter d’idéaliser leur situation : les sociétés anciennes étaient aussi traversées par des rapports de pouvoir et des inégalités. Mais raconter uniquement l’histoire des chefs, des rois et des guerriers donne une vision incomplète du passé. Un royaume ne pouvait pas exister sans les agriculteurs qui nourrissaient sa population. Une armée ne pouvait pas fonctionner sans les personnes qui produisaient les ressources nécessaires. Un marché ne pouvait pas exister sans les femmes et les hommes qui fabriquaient, transportaient et vendaient les produits. Une tradition ne pouvait pas survivre sans ceux qui la transmettaient aux enfants. L’histoire d’un peuple appartient donc à toute sa population, pas seulement à ses dirigeants.
Il faut également comprendre que les peuples du territoire actuel du Burkina Faso n’étaient pas enfermés dans leurs frontières contemporaines. Un Bobo pouvait avoir des relations avec des populations situées aujourd’hui au Mali. Un Sénoufo pouvait être lié à des communautés situées en Côte d’Ivoire. Un Lobi pouvait avoir des relations avec des populations du Ghana ou de Côte d’Ivoire. Les Gourmantché étaient liés à des espaces situés vers le Togo et le Bénin. Les Peul circulaient sur de vastes territoires d’Afrique de l’Ouest. Les Mossi eux-mêmes entretenaient des relations avec de nombreuses régions voisines. Cela signifie qu’avant l’arrivée des Européens, l’espace ouest-africain possédait déjà ses propres frontières culturelles, ses réseaux économiques, ses zones d’influence et ses routes de circulation. Les frontières n’étaient simplement pas dessinées selon les mêmes principes que celles des États modernes.
Puis, progressivement, un nouvel acteur allait entrer dans cette histoire : les Européens. Lorsque les explorateurs, commerçants, missionnaires et militaires européens commencèrent à pénétrer plus profondément dans l’Afrique de l’Ouest, ils découvrirent des sociétés qu’ils ne pouvaient pas comprendre simplement à travers leurs propres catégories politiques. Ils rencontrèrent des royaumes, des chefferies, des villages autonomes, des réseaux commerciaux, des sociétés initiatiques, des agriculteurs, des éleveurs, des artisans et des populations musulmanes ou attachées à leurs traditions locales. Ils allaient ensuite chercher à cartographier ces territoires, à identifier les chefs, à établir des traités et finalement à imposer leur domination. Mais avant cette période, le territoire du futur Burkina Faso possédait déjà une histoire immense. Il y avait déjà des systèmes politiques, des économies, des langues, des cultures, des routes commerciales et des mémoires collectives.
C’est donc ici que nous devons faire une pause et regarder la véritable signification de ce cinquième épisode. Le Burkina Faso n’est pas né d’un seul peuple. Il n’est pas né d’un seul royaume. Il n’est pas né uniquement à Ouagadougou. Le Burkina Faso moderne est le résultat d’une histoire extrêmement complexe dans laquelle des peuples différents ont vécu côte à côte, se sont rencontrés, se sont opposés, se sont influencés et ont parfois partagé les mêmes territoires pendant plusieurs générations. Les Mossi ont construit de puissantes traditions politiques. Les Gourmantché ont développé leurs propres structures politiques et culturelles. Les Bobo et les Bwaba ont construit des sociétés profondément enracinées dans l’ouest. Les Lobi et les Dagara ont développé des formes d’organisation sociale adaptées au sud-ouest. Les Sénoufo ont développé des systèmes initiatiques et culturels remarquables. Les Peul ont participé à la circulation des hommes, du bétail, des marchandises et des idées à travers de vastes espaces. Les Samo, Gourounsi, Kurumba et de nombreuses autres communautés ont ajouté leurs propres histoires à cette mosaïque. Aucun de ces peuples ne peut être réduit à une simple ligne dans un manuel. Chacun possède une mémoire, des langues, des traditions et des transformations historiques.
Et c’est précisément cette diversité qui nous permet maintenant de comprendre la prochaine étape de notre histoire. Car pendant des siècles, ces peuples avaient construit leur propre monde. Mais au XIXᵉ siècle, un autre monde allait venir frapper à leurs portes. Des puissances européennes allaient progressivement transformer les équilibres politiques de l’Afrique de l’Ouest. Les territoires allaient être cartographiés, les royaumes confrontés à de nouvelles armées, les routes commerciales réorientées et les autorités traditionnelles progressivement placées sous un nouveau système de domination. Le territoire qui deviendra un jour la Haute-Volta, puis le Burkina Faso, allait entrer dans une période de bouleversements profonds. Les résistances allaient commencer. Les alliances allaient changer. Des chefs allaient négocier, d’autres combattre. Des populations allaient fuir, résister ou s’adapter. Et bientôt, une nouvelle puissance allait chercher à imposer son drapeau sur cette terre.
Dans le prochain épisode : Épisode 6 — Les sociétés, les royaumes et les grandes routes de commerce avant la colonisation. Nous verrons comment les populations produisaient, échangeaient, commerçaient, se déplaçaient et construisaient leur richesse avant l’arrivée définitive de la domination française.


Commentaires