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1947 : LA RENAISSANCE DE LA HAUTE-VOLTA ET L’ÉVEIL POLITIQUE

il y a 11 minutes
9 min de lecture
ÉPISODE 12 — 1947 : LA RENAISSANCE DE LA HAUTE-VOLTA ET L’ÉVEIL POLITIQUE

En 1932, la Haute-Volta avait disparu de la carte administrative de l’Afrique-Occidentale française. Son territoire avait été découpé et rattaché à la Côte d’Ivoire, au Soudan français et au Niger. Pendant quinze années, les populations de cette ancienne colonie ont donc vécu dans un territoire qui n’existait plus officiellement sous le nom de Haute-Volta. Mais une frontière administrative peut disparaître sur une carte sans disparaître de la mémoire des populations. Dans les villages, dans les familles, dans les chefferies, dans les marchés, dans les milieux religieux et parmi les élites qui commençaient à recevoir une formation moderne, l’idée d’un territoire voltaïque continuait d’exister. La disparition administrative de 1932 avait créé des conséquences très concrètes : les populations avaient été séparées par de nouvelles administrations, les déplacements de travailleurs vers la Côte d’Ivoire s’étaient intensifiés, les intérêts économiques des différentes régions avaient été réorganisés et Ouagadougou avait perdu son rôle de capitale d’un territoire distinct. Mais cette situation allait progressivement provoquer une réaction. Après la Seconde Guerre mondiale, le contexte politique changeait également dans l’empire colonial français. Les anciens combattants revenaient, les travailleurs réclamaient davantage de droits, les organisations politiques et syndicales se développaient et une nouvelle génération d’Africains instruits commençait à remettre en question l’ordre colonial. Dans ce nouveau contexte, la question de la reconstitution de la Haute-Volta allait devenir une véritable question politique.

À partir de 1945 et surtout de 1946, plusieurs acteurs vont donc se mobiliser pour réclamer le rétablissement du territoire. La revendication ne vient pas d’un seul groupe et ne peut pas être réduite à une seule région ou à une seule communauté. Des autorités traditionnelles, des intellectuels, des travailleurs, des responsables politiques et des organisations nouvelles vont participer, chacun à leur manière, à cette mobilisation. En 1945 est notamment créée l’Union pour la Défense des Intérêts de la Haute-Volta, associée au Mogho-Naaba Saaga II, avec parmi ses objectifs la reconstitution de la Haute-Volta et la défense de certains intérêts des populations. En 1946, l’Union voltaïque prend le relais dans cette dynamique et participe à la mobilisation politique autour de la question territoriale. La revendication prend alors une dimension plus large : il ne s’agit plus seulement de demander la modification d'une administration, mais de reconstruire un espace politique commun. Cette mobilisation montre également quelque chose d’essentiel : la future construction nationale du Burkina Faso ne va pas naître uniquement de l'action de futurs présidents ou de partis politiques modernes. Elle sera également nourrie par les autorités coutumières, les intellectuels, les travailleurs et les populations qui considéraient que le découpage de 1932 avait fragmenté un territoire qui possédait déjà ses propres réseaux sociaux, économiques et politiques.

Parmi les figures qui vont apparaître dans cette période, Philippe Zinda Kaboré occupe une place particulière. Né à Koudougou en 1920, formé notamment à l’École normale William-Ponty puis dans le domaine médical, il appartient à cette nouvelle génération d’Africains ayant reçu une formation moderne et capables de porter les revendications de leur population jusque dans les institutions françaises. En novembre 1946, alors que la Haute-Volta n’existe toujours plus officiellement, il est élu député au Parlement français avec Félix Houphouët-Boigny et Daniel Ouezzin Coulibaly, dans le cadre de la représentation de la Côte d’Ivoire, puisque la majeure partie de l’ancien territoire voltaïque avait été intégrée à cette colonie. Zinda Kaboré va alors utiliser sa position parlementaire pour défendre la reconstitution de la Haute-Volta. En février 1947, il adresse notamment des démarches au ministre de la France d’Outre-mer pour demander le rétablissement du territoire. Mais son parcours politique sera brutalement interrompu. Le 25 mai 1947, à Abidjan, il meurt alors qu’il est encore très jeune. Sa disparition intervient quelques mois seulement avant la restauration de la Haute-Volta.

Mais Zinda Kaboré n'est pas seul dans cette bataille. D'autres personnalités vont également contribuer à faire entendre la revendication voltaïque. Parmi elles figure Daniel Ouezzin Coulibaly, qui va progressivement devenir l'une des grandes figures politiques de la Haute-Volta de l'après-guerre. La période est également marquée par l'apparition de personnalités comme Nazi Boni, qui appartient à une autre génération d'intellectuels et d'hommes politiques et qui va défendre une vision politique parfois différente de celle d'Ouezzin Coulibaly. Cette diversité est importante pour comprendre la suite de l'histoire. La reconstruction de la Haute-Volta ne signifie pas que tous les futurs responsables politiques vont penser de la même manière. Au contraire, une vie politique nouvelle est en train de naître. Des débats vont apparaître sur la place des chefs traditionnels, sur les relations avec la France, sur les droits politiques, sur l'organisation économique du territoire et sur la manière dont les populations voltaïques doivent être représentées. La future classe politique burkinabè va donc se construire dans un contexte où plusieurs visions de l'avenir vont progressivement entrer en concurrence.

Et derrière les hommes politiques, il y a une autre réalité : celle d'une société qui commence à changer. La Seconde Guerre mondiale a profondément marqué les colonies africaines françaises. Des milliers d'Africains ont été mobilisés dans les forces françaises, d'autres ont travaillé pour l'administration ou dans les économies coloniales. À leur retour, certains anciens combattants et travailleurs portent une expérience nouvelle du monde. Ils ont découvert d'autres territoires, d'autres populations, d'autres formes d'organisation et parfois les contradictions profondes du système colonial. Dans le même temps, l'éducation moderne progresse lentement. Les écoles restent limitées et très inégalement accessibles, mais une nouvelle génération d'instituteurs, de fonctionnaires, de commerçants, de religieux, de syndicalistes et d'intellectuels apparaît. Ces hommes et ces femmes commencent à utiliser les outils du système colonial — l'école, l'administration, la presse, les élections et les institutions représentatives — pour réclamer davantage de droits. C'est une transformation fondamentale : la contestation du système colonial ne se fait plus uniquement par la résistance armée ou le refus de l'impôt. Elle commence aussi à se faire dans les assemblées, dans les syndicats, dans les associations et dans les débats politiques.

Le contexte français lui-même évolue. Après la Seconde Guerre mondiale, la France doit reconstruire son économie et repenser son empire. En 1946, le cadre institutionnel de l'empire colonial est profondément transformé avec la création de l'Union française. La même année, le travail forcé dans les colonies françaises est officiellement aboli. Ces changements ne signifient pas encore la fin de la domination coloniale, mais ils ouvrent de nouveaux espaces politiques. Les Africains peuvent désormais participer davantage à certaines institutions représentatives et faire entendre leurs revendications dans un cadre qui, quelques années auparavant, était beaucoup plus fermé. C'est dans ce contexte que la question de la Haute-Volta prend de l'ampleur. La revendication territoriale se retrouve liée à une transformation plus générale : celle du passage progressif d'un système colonial dominé par l'administration française vers un système dans lequel les élites africaines commencent à participer directement à la gestion politique de leurs territoires.

La lutte pour la reconstitution de la Haute-Volta rassemble alors des acteurs qui n'ont pas nécessairement les mêmes intérêts dans tous les domaines. Des chefs traditionnels, des intellectuels et des responsables politiques peuvent avoir des conceptions différentes de la société, mais ils peuvent se retrouver autour d'une revendication commune : restaurer un territoire voltaïque distinct. Cette mobilisation est particulièrement importante parce que la question dépasse progressivement les frontières des communautés et des régions. Le territoire concerné est profondément pluriel : Mossi, Bobo, Gourmantché, Peul, Sénoufo, Lobi, Dagara, Gourounsi, Samo, Marka et de nombreux autres peuples vivent dans cet espace. La reconstitution de la Haute-Volta ne signifie donc pas la création d'une société homogène. Elle rétablit plutôt un cadre territorial dans lequel différentes populations vont devoir construire progressivement une nouvelle communauté politique. C'est l'une des grandes particularités de l'histoire du futur Burkina Faso : l'État moderne va être appelé à réunir des peuples dont les histoires, les langues, les structures politiques et les traditions sont diverses.

Puis vient le moment décisif. Le 4 septembre 1947, l'Assemblée nationale française adopte la loi n°47-1707 portant rétablissement du territoire de la Haute-Volta. Le texte abroge officiellement le décret du 5 septembre 1932 qui avait supprimé la colonie. Il rétablit la Haute-Volta avec Ouagadougou comme chef-lieu et reprend, dans leur principe, les limites de l'ancienne colonie telles qu'elles existaient avant sa suppression. Le texte précise également que la Haute-Volta dispose d'une autonomie administrative et financière dans les conditions prévues pour les autres territoires de l'Afrique-Occidentale française. Après quinze années de disparition administrative, le nom de Haute-Volta revient donc officiellement sur la carte.

Ce 4 septembre 1947 représente ainsi beaucoup plus qu'un simple changement administratif. Pour les populations concernées, il marque le retour d'un territoire qui avait été supprimé quinze ans auparavant. Pour Ouagadougou, c'est également le retour du rôle de chef-lieu d'un territoire distinct. Mais il faut être précis : la Haute-Volta de 1947 n'est pas encore un État indépendant. Elle reste une colonie française au sein de l'Afrique-Occidentale française. La France conserve l'autorité politique et administrative principale. Le rétablissement territorial ne signifie donc pas que les Voltaïques viennent d'obtenir leur souveraineté. Il signifie que le territoire est à nouveau constitué comme une entité administrative séparée et qu'une nouvelle étape politique peut commencer. C'est précisément cette nuance qui permet de comprendre les années qui vont suivre : la restauration de la Haute-Volta est une victoire territoriale, mais la question de l'émancipation politique reste entière.

Et cette nouvelle étape va être marquée par l'émergence d'une génération politique. Les années qui suivent voient se développer les partis, les associations, les syndicats et les assemblées représentatives. Les hommes politiques voltaïques ne vont plus seulement réclamer la restauration du territoire ; ils vont progressivement discuter de son avenir. Quelle place pour les chefs traditionnels ? Quelle relation avec la France ? Quels pouvoirs pour les assemblées locales ? Quelle représentation au Parlement français ? Quelle politique économique ? Comment améliorer l'éducation ? Comment défendre les travailleurs ? Comment mettre fin aux dernières formes de domination coloniale ? Ces questions vont devenir centrales. Dans ce contexte, Daniel Ouezzin Coulibaly va prendre une place majeure dans la vie politique voltaïque. Nazi Boni deviendra lui aussi une figure importante, notamment dans les débats politiques des années suivantes. D'autres personnalités, dont Gérard Kango Ouédraogo et, plus tard, Maurice Yaméogo, vont également participer à cette transformation de la vie politique.

La politique commence alors à pénétrer davantage les villes, les marchés, les écoles et les lieux de travail. Ouagadougou et Bobo-Dioulasso deviennent progressivement des centres de mobilisation politique et sociale. Les élections deviennent un nouvel espace de confrontation. Les partis cherchent à gagner le soutien des populations. Les syndicats commencent à défendre les intérêts des travailleurs. Les fonctionnaires et les instituteurs jouent un rôle croissant dans la circulation des idées. Les chefs traditionnels, de leur côté, cherchent à préserver leur influence dans un environnement politique qui se transforme rapidement. Le pouvoir colonial doit désormais composer avec des acteurs africains de plus en plus organisés. La société voltaïque entre donc dans une période où la question n'est plus simplement : « Comment vivre sous la colonisation ? » Elle devient progressivement : « Quel avenir politique voulons-nous construire ? »

Mais cette période est également traversée par des contradictions. La France accepte certaines réformes tout en maintenant son autorité. Les populations obtiennent davantage de droits politiques, mais l'égalité reste incomplète. L'éducation progresse, mais elle demeure limitée. Les institutions représentatives existent, mais le pouvoir colonial conserve des moyens considérables. Les économies locales restent fortement dépendantes des circuits coloniaux et des migrations de travail. La Haute-Volta restaurée doit également faire face à une situation économique difficile et à un manque important d'infrastructures. Le territoire demeure l'un des moins équipés de l'Afrique française. La restauration politique et administrative ne suffit donc pas à transformer immédiatement les conditions de vie de la majorité de la population.

Pourtant, quelque chose d'essentiel vient de changer. En 1932, le territoire avait été supprimé sans que les populations disposent réellement des moyens institutionnels pour empêcher cette décision. En 1947, la mobilisation politique et sociale contribue à obtenir sa reconstitution. Cela montre que le rapport de force commence lentement à évoluer. Les Africains ne sont plus seulement des sujets administrés par la puissance coloniale : ils deviennent progressivement des acteurs politiques capables de défendre des revendications collectives dans les institutions elles-mêmes. La Haute-Volta renaît donc dans un monde différent de celui de 1919. Entre-temps, deux guerres mondiales ont bouleversé les rapports internationaux, le système colonial commence à être contesté et une nouvelle génération africaine entre dans la vie publique.

La renaissance de 1947 ouvre ainsi une nouvelle page. La première bataille consistait à faire revenir la Haute-Volta sur la carte. La prochaine bataille sera politique : obtenir davantage de droits, construire des institutions locales, renforcer la représentation africaine et préparer progressivement l'autonomie. Dans les années qui suivent, les débats vont devenir plus intenses. Les partis vont se multiplier et s'affronter. Certains responsables vont privilégier la coopération avec la France, tandis que d'autres vont réclamer une transformation beaucoup plus profonde du système colonial. La question de l'indépendance, encore lointaine en 1947, va progressivement entrer dans les discussions.

Et c'est ainsi que la Haute-Volta, restaurée après quinze années de disparition, va entrer dans une période nouvelle. Une génération est en train de prendre la parole. Des hommes comme Ouezzin Coulibaly, Nazi Boni, Gérard Kango Ouédraogo et, plus tard, Maurice Yaméogo vont occuper une place importante dans cette histoire. Derrière eux, des instituteurs, des syndicalistes, des fonctionnaires, des commerçants, des étudiants, des chefs traditionnels et des citoyens ordinaires vont participer à la transformation progressive de la société. Le territoire qui avait été découpé en 1932 vient de renaître. Mais désormais, une autre question se pose : la Haute-Volta peut-elle devenir maîtresse de son propre destin ?

La réponse ne viendra pas immédiatement. Il faudra encore plusieurs années de luttes politiques, de réformes, de débats, de tensions et de transformations institutionnelles. En 1947, la Haute-Volta vient simplement de retrouver son territoire. Dans les années suivantes, elle va commencer à chercher quelque chose de plus grand : son autonomie politique, puis son indépendance.

À suivre dans l’épisode 13 : Vers l’indépendance : les luttes politiques, les nouvelles institutions et la marche de la Haute-Volta vers l’autonomie.


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