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# ÉPISODE 11 — 1932 : LA DISPARITION DE LA HAUTE-VOLTAEn 1932, seulement treize ans après la création de la colonie de Haute-Volta, une décision prise par l'administration française allait bouleverse

il y a 2 jours
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En 1932, seulement treize ans après la création de la colonie de Haute-Volta, une décision prise par l'administration française allait bouleverser la carte de l'Afrique de l'Ouest. La Haute-Volta allait disparaître. Sur le papier, il ne s'agissait que d'une réorganisation administrative décidée par le pouvoir colonial. Mais derrière les lignes d'un décret se trouvaient des centaines de milliers de personnes, des villages, des familles, des marchés, des routes, des chefferies et des territoires qui allaient désormais dépendre d'administrations différentes. La Haute-Volta avait été créée le 1er mars 1919 en réunissant plusieurs cercles autour d'un nouveau territoire colonial dont Ouagadougou était le chef-lieu. Mais dès sa création, cette colonie avait été pensée avant tout selon les besoins de l'administration française. Les autorités coloniales cherchaient à organiser un espace qu'elles considéraient comme difficile à administrer depuis les grandes colonies voisines. Treize ans plus tard, elles allaient changer de nouveau de stratégie. Le 5 septembre 1932, un décret français supprima officiellement la colonie de Haute-Volta et répartit son territoire entre les colonies voisines du Niger, du Soudan français et de la Côte d'Ivoire. La mesure devait prendre effet le 1er janvier 1933.

Pour comprendre cette disparition, il faut revenir aux raisons avancées par l'administration française. Dans son rapport du 5 septembre 1932, le ministre français des Colonies expliquait que plus de dix années d'expérience avaient montré que la création de la Haute-Volta ne répondait pas, selon lui, à une nécessité administrative suffisante. Le gouvernement français mettait également en avant la possibilité de réaliser des économies en supprimant cette colonie et de réaffecter une partie du personnel administratif et technique. Le développement des moyens de communication, notamment le prolongement du chemin de fer de la Côte d'Ivoire, était également présenté comme un argument permettant de faciliter cette nouvelle organisation. Enfin, les autorités françaises invoquaient les courants commerciaux existants pour justifier le rattachement des différentes régions aux colonies voisines. Derrière ces arguments administratifs et économiques apparaît donc une logique fondamentale du système colonial : les frontières et les territoires pouvaient être modifiés en fonction des intérêts de gestion, de transport, de commerce et de rentabilité de l'empire. Ce n'était pas une population voltaïque qui décidait de supprimer son propre territoire. La décision venait de l'autorité coloniale française.

Le décret fut particulièrement précis. Les cercles de Fada et de Dori furent rattachés au Niger, à l'exception de certaines parties spécifiquement mentionnées dans le texte. Le cercle de Ouahigouya, une partie de celui de Dédougou et certaines zones furent rattachés au Soudan français. Quant aux cercles de Tenkodogo, Kaya, Ouagadougou, Koudougou, Gaoua, Batié et Bobo-Dioulasso, ainsi qu'une partie de Dédougou, ils furent rattachés à la Côte d'Ivoire. Autrement dit, le territoire de la Haute-Volta ne fut pas simplement renommé. Il fut littéralement fragmenté. Une partie de ses habitants allait désormais dépendre du gouvernement colonial du Niger, une autre de celui du Soudan français et une autre de celui de la Côte d'Ivoire. Une même colonie, qui avait existé depuis 1919, cessait donc d'exister comme unité administrative.

Imaginez alors une famille vivant dans la région de Ouagadougou. Avant la réforme, lorsqu'elle devait traiter avec l'administration coloniale, elle appartenait à la colonie de Haute-Volta. Après la réorganisation, elle dépendait de la Côte d'Ivoire. Une famille vivant à Dori se retrouvait, elle, sous l'administration du Niger. Une autre vivant vers Ouahigouya était rattachée au Soudan français. Les populations ne changeaient pas de village, mais l'administration qui prétendait exercer son autorité sur elles changeait. C'est une distinction fondamentale. Les frontières politiques pouvaient bouger alors que les communautés, les familles et les langues continuaient d'exister. Les liens sociaux ne disparaissaient pas parce qu'un fonctionnaire colonial avait tracé une nouvelle limite sur une carte.

Cette situation révèle également une réalité essentielle de l'Afrique coloniale : les frontières administratives européennes ne correspondaient pas nécessairement aux frontières historiques des peuples. Les populations avaient leurs propres territoires, leurs routes commerciales, leurs réseaux familiaux et leurs espaces de migration. Un éleveur pouvait avoir l'habitude de se déplacer avec son troupeau selon les saisons. Un commerçant pouvait parcourir plusieurs régions. Une famille pouvait avoir des proches dans plusieurs territoires. Les royaumes et les chefferies avaient également leurs propres conceptions de l'espace et de l'autorité. La carte coloniale superposait donc une nouvelle géographie à des géographies africaines beaucoup plus anciennes.

La disparition de la Haute-Volta eut aussi une conséquence particulièrement importante sur les relations avec la Côte d'Ivoire. Une grande partie du territoire voltaïque fut désormais intégrée à cette colonie. Or, la Côte d'Ivoire connaissait un développement économique qui nécessitait une importante main-d'œuvre. Les plantations et les activités agricoles commerciales avaient besoin de travailleurs. Les populations de l'ancien territoire voltaïque étaient déjà présentes dans les réseaux migratoires régionaux, mais le nouveau découpage administratif renforça encore les liens économiques entre les deux espaces. La migration de travailleurs vers la Côte d'Ivoire allait devenir une caractéristique majeure de l'histoire sociale de la région.

Pour de nombreux habitants, partir travailler ailleurs n'était pas nécessairement une rupture définitive avec leur village. Un homme pouvait partir pendant plusieurs mois, travailler dans une plantation ou dans une autre activité économique, économiser de l'argent puis revenir chez lui. D'autres pouvaient rester plus longtemps. Avec le temps, certains s'installèrent durablement en Côte d'Ivoire. Des familles se retrouvèrent donc réparties entre plusieurs territoires coloniaux. Un même réseau familial pouvait désormais s'étendre entre ce qui avait été la Haute-Volta, la Côte d'Ivoire et d'autres régions d'Afrique de l'Ouest. Les frontières administratives créées par la France n'empêchèrent donc pas les relations humaines de continuer. Au contraire, les migrations contribuèrent à créer de nouvelles connexions entre les populations.

Mais cette mobilité avait également un autre visage. La migration pouvait être une stratégie pour chercher de meilleures opportunités économiques, mais elle pouvait aussi être liée aux contraintes du système colonial. Les impôts, les obligations de travail et la recherche de revenus monétaires poussaient de nombreuses personnes à chercher des activités rémunérées. L'économie coloniale avait besoin de travailleurs et les territoires étaient organisés de manière à faciliter cette circulation de main-d'œuvre. La suppression de la Haute-Volta ne fut donc pas seulement une question de frontières. Elle s'inscrivait dans une transformation économique plus large de l'Afrique de l'Ouest française.

À Ouagadougou, le changement fut particulièrement symbolique. La ville avait été le centre de la Haute-Volta depuis 1919. Elle avait également une histoire bien plus ancienne en tant que centre du royaume de Ouagadougou et siège de l'institution du Moro-Naba. Mais désormais, elle était intégrée à la colonie de Côte d'Ivoire. Le centre politique traditionnel du Moogho devenait donc une ville administrativement rattachée à un autre territoire colonial. Cette situation pouvait sembler paradoxale : une ville qui avait longtemps représenté un centre politique régional se retrouvait placée sous une administration dont le centre se trouvait loin, à Abidjan.

Pour les autorités françaises, cette nouvelle organisation était censée correspondre davantage aux réalités économiques et aux moyens de communication. Mais pour les populations, elle pouvait produire une impression de fragmentation. La région ne formait plus une seule unité administrative. Les décisions concernant les différents territoires pouvaient désormais être prises par des administrations différentes. Les fonctionnaires, les règles administratives et les circuits économiques pouvaient varier. Les anciennes habitudes de circulation devaient progressivement s'adapter à cette nouvelle réalité.

Et pourtant, la mémoire de la Haute-Volta ne disparut pas.

C'est là que l'histoire devient particulièrement intéressante. Une entité créée par le pouvoir colonial pouvait-elle disparaître complètement simplement parce que le même pouvoir décidait de la supprimer ? Sur le plan administratif, oui. Mais sur le plan de la mémoire, la réponse était beaucoup plus complexe. La population avait vécu pendant treize ans dans un territoire appelé Haute-Volta. Des fonctionnaires y avaient travaillé. Des routes et des services avaient été organisés autour de cette structure. Ouagadougou avait été son chef-lieu. Des institutions avaient existé. Des habitants avaient développé une connaissance de cet espace administratif. La disparition de la colonie n'effaçait donc pas automatiquement l'expérience vécue.

Cette mémoire allait prendre une importance particulière après la Seconde Guerre mondiale. Mais avant d'en arriver là, les populations allaient vivre pendant quinze années sans Haute-Volta. De 1933 à 1947, le territoire serait administrativement dispersé entre plusieurs colonies françaises. Cette période allait modifier profondément les rapports économiques et sociaux, mais elle allait aussi contribuer à faire émerger progressivement l'idée qu'un territoire voltaïque distinct pouvait être restauré.

Pendant cette période, la domination coloniale continua. Les habitants de l'ancien territoire voltaïque restèrent soumis au système français. Les impôts continuèrent à être prélevés. Les administrations coloniales poursuivirent leurs politiques économiques. Les migrations de travailleurs se développèrent. Les infrastructures furent orientées selon les besoins des différentes colonies. Les écoles restèrent limitées, mais une nouvelle génération commença progressivement à accéder à l'éducation moderne. Des jeunes Africains allaient apprendre le français, travailler dans l'administration, découvrir les nouvelles idées politiques et entrer en contact avec les mouvements qui réclamaient davantage de droits.

Le monde autour d'eux changeait également. La Seconde Guerre mondiale allait bouleverser les rapports de force internationaux. Des milliers d'Africains furent mobilisés dans les forces françaises pendant les deux guerres mondiales, tandis que les populations colonisées supportaient une partie des efforts économiques exigés par la France. Après 1945, les principes de liberté et de droit des peuples allaient occuper une place beaucoup plus importante dans le débat international. Les empires coloniaux européens commencèrent progressivement à être contestés.

Dans les territoires de l'ancienne Haute-Volta, une nouvelle génération politique allait alors émerger. Ces hommes et ces femmes connaissaient à la fois les réalités traditionnelles de leurs communautés et les institutions introduites par la colonisation. Ils pouvaient parler les langues locales et le français. Ils pouvaient connaître les chefs traditionnels tout en ayant travaillé dans les structures administratives modernes. Ils allaient donc jouer un rôle important dans la transformation politique du territoire.

La question de la Haute-Volta allait progressivement revenir au centre du débat. Fallait-il maintenir la division du territoire entre la Côte d'Ivoire, le Niger et le Soudan français ? Ou fallait-il recréer une entité voltaïque distincte ?

Cette question n'était pas uniquement administrative. Elle concernait aussi les intérêts économiques, les migrations, les réseaux politiques et l'identité du territoire. Certains acteurs économiques pouvaient avoir intérêt à maintenir les liens avec la Côte d'Ivoire. D'autres responsables politiques défendaient la reconstitution d'une Haute-Volta autonome au sein de l'empire français. Les chefs traditionnels pouvaient également jouer un rôle dans les revendications. La question territoriale devenait donc progressivement une question politique.

Le retour de la Haute-Volta allait finalement devenir possible dans le contexte de l'après-guerre. En France, la situation politique avait changé. Les institutions coloniales furent progressivement réformées et les territoires africains obtinrent de nouvelles formes de représentation politique. En 1946, l'Afrique occidentale française entra dans une nouvelle phase institutionnelle. Les populations africaines obtinrent davantage de possibilités de participation politique, même si les inégalités et les limites du système colonial demeuraient importantes.

Puis arriva l'année 1947.

Le 4 septembre 1947, une loi française fut adoptée pour rétablir le territoire de la Haute-Volta. Le décret de 1932 fut abrogé. La nouvelle Haute-Volta devait retrouver les limites de l'ancienne colonie au moment de sa suppression. Son chef-lieu redevenait Ouagadougou. Elle obtenait également une autonomie administrative et financière comparable à celle des autres territoires de l'Afrique occidentale française.

Après quinze années de disparition, la Haute-Volta renaissait donc.

Mais cette fois, le contexte était complètement différent.

En 1919, la Haute-Volta était née dans le cadre d'une politique coloniale française destinée à mieux administrer le territoire. En 1947, son rétablissement intervenait dans un monde où les populations africaines commençaient à revendiquer davantage de droits politiques. Une génération nouvelle avait grandi. Les migrations avaient profondément connecté les territoires. Les villes s'étaient développées. Les élites africaines avaient commencé à participer davantage aux institutions. Et l'idée d'un territoire voltaïque avait désormais une histoire.

La Haute-Volta revenait donc, mais elle ne revenait pas exactement dans le même monde.

Son retour allait ouvrir une nouvelle période : celle de la montée des représentants africains, des partis politiques, des revendications sociales et de la transformation progressive du statut colonial. Quelques années plus tard, le territoire deviendrait une République. Puis, en 1960, il accéderait à l'indépendance.

Mais avant de parler d'indépendance, il faudra comprendre comment cette Haute-Volta ressuscitée en 1947 allait reconstruire ses institutions, comment une nouvelle classe politique allait émerger et comment les populations allaient progressivement passer du statut de sujets coloniaux à celui de citoyens d'un territoire qui se rapprochait de l'autonomie.

La Haute-Volta avait été supprimée par une décision administrative. Mais quinze années plus tard, elle revenait. Et cette fois, l'histoire allait prendre une direction que l'administration coloniale ne pourrait plus contrôler aussi facilement.

Épisode 12 : « 1947 — La renaissance de la Haute-Volta : le retour d’un territoire et la naissance d’une nouvelle génération politique »

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