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ÉPISODE 10 — 1919 : LA NAISSANCE DE LA HAUTE-VOLTA

il y a 3 heures
8 min de lecture

Au début du XXᵉ siècle, le territoire qui correspond aujourd’hui au Burkina Faso se trouve désormais profondément transformé par la domination française. Les anciens royaumes et les nombreuses communautés qui occupaient cette région n’ont pas disparu, mais ils évoluent dans un système colonial qui leur impose progressivement une nouvelle organisation politique, économique et administrative. Pendant plusieurs années, les territoires de la future Haute-Volta sont intégrés à de vastes ensembles coloniaux français, notamment au Haut-Sénégal-Niger. Cette organisation présente cependant des difficultés pour l’administration française. Le territoire est immense, les populations sont nombreuses et diverses, les moyens de communication sont encore limités et certaines régions connaissent encore des résistances ou échappent partiellement au contrôle administratif. Les autorités françaises veulent donc rapprocher l’administration des populations et mieux contrôler cet espace. C’est dans ce contexte qu’un événement majeur intervient le 1er mars 1919 : un décret français crée officiellement la colonie de Haute-Volta, avec Ouagadougou comme chef-lieu. Les cercles de Gaoua, Bobo-Dioulasso, Dédougou, Ouagadougou, Dori, Say et Fada N’Gourma sont alors réunis dans cette nouvelle colonie.

Mais il faut bien comprendre ce que signifie cette naissance. En 1919, la Haute-Volta n’est évidemment pas encore un pays indépendant. Elle n’est pas non plus une nation créée par la volonté politique de ses habitants. C’est une colonie française, créée par une décision administrative de la puissance coloniale. Son territoire est défini à partir de circonscriptions déjà existantes dans l’administration française. Le nom « Haute-Volta » fait référence aux régions situées dans le bassin supérieur des cours d’eau qui forment notamment les Volta Noire, Blanche et Rouge. Le décret du 1er mars 1919 précise également que Ouagadougou devient le chef-lieu de la nouvelle colonie. Pour les Français, cette création doit permettre une administration plus efficace. Pour les populations, elle signifie qu’un nouvel espace politique vient d’être inscrit officiellement sur les cartes coloniales. Des territoires qui avaient auparavant été liés à différents royaumes, chefferies, communautés et réseaux régionaux se retrouvent désormais réunis dans une même structure administrative française. La carte commence donc à produire une nouvelle réalité politique.

À la tête de cette nouvelle colonie se trouve un gouverneur français. Le premier gouverneur de la Haute-Volta est François Charles Alexis Édouard Hesling. Son administration va chercher à développer les infrastructures, notamment les routes, et à renforcer l'intégration économique du territoire au système colonial. Les objectifs sont multiples : faciliter les déplacements des fonctionnaires et des soldats, améliorer la circulation des marchandises, développer certaines productions agricoles et mieux relier la Haute-Volta aux autres colonies françaises. Le développement du coton prend notamment une place importante dans cette politique économique. Mais derrière le vocabulaire administratif de « développement », il faut regarder les réalités sociales de l’époque. Les infrastructures coloniales répondent aussi aux intérêts de la puissance qui contrôle le territoire. Une route facilite le commerce, mais elle facilite également le déplacement des troupes. Une production agricole destinée à l’exportation peut apporter des revenus, mais elle peut également orienter le travail des populations vers les besoins de l’économie coloniale.

La nouvelle colonie possède alors une population extrêmement diverse. Les Mossi constituent une partie très importante de la population, particulièrement dans les régions centrales, mais ils ne sont absolument pas les seuls habitants de la Haute-Volta. Les Gourounsi, Gourmantché, Peul, Dagara, Bobo, Lobi, Sénoufo, Samo, Marka et de nombreuses autres communautés vivent sur ce territoire. Chacune possède ses langues, ses traditions, ses structures sociales et son histoire. Certaines ont connu des formes de pouvoir centralisées, d’autres reposent davantage sur des chefferies, des lignages ou des organisations communautaires. La colonie française rassemble donc sous une même administration des populations qui n’avaient pas nécessairement le sentiment d’appartenir à un même territoire politique. C’est une donnée essentielle pour comprendre l’histoire future du Burkina Faso : l’unité territoriale qui apparaît progressivement ne supprime pas la diversité des peuples qui la composent.

Ouagadougou occupe désormais une position particulière. Pendant des siècles, la ville avait été liée à l’histoire du royaume de Ouagadougou et à l’institution du Moro-Naba. Elle devient maintenant également le centre administratif d’une colonie française. Deux mondes politiques se retrouvent ainsi superposés. D’un côté existe la mémoire du Moogho, de sa monarchie, de ses traditions et de ses institutions. De l’autre existe une administration coloniale avec ses fonctionnaires, ses documents, ses impôts, ses règles et son système hiérarchique. Cette coexistence va marquer profondément l’histoire de la ville. Ouagadougou ne sera plus seulement un centre royal mossi. Elle deviendra progressivement un centre administratif, économique et politique de plus en plus important, jusqu’à devenir beaucoup plus tard la capitale du Burkina Faso indépendant.

La création de la Haute-Volta intervient également dans un contexte de tensions. Quelques années auparavant, entre 1915 et 1916, la région de la boucle de la Volta Noire avait connu une importante insurrection contre le pouvoir colonial. Cette révolte, connue dans l’historiographie comme la guerre ou révolte de Volta-Bani, avait opposé les populations locales à l’administration française et avait nécessité une répression militaire importante. Des travaux historiques soulignent que cette expérience avait profondément marqué les autorités françaises et leur perception de la difficulté à contrôler certaines régions. La création de la Haute-Volta en 1919 doit donc être replacée dans ce contexte : il s’agit à la fois d'une réorganisation administrative et d'une volonté de renforcer le contrôle colonial sur un territoire où l'autorité française avait rencontré de fortes oppositions.

Mais l'histoire de cette nouvelle colonie ne peut pas être réduite à l'affrontement entre Français et Africains. Les populations locales doivent désormais s'adapter à un système qui modifie progressivement leurs conditions de vie. Les impôts continuent de jouer un rôle important. Le travail forcé et les réquisitions de main-d'œuvre demeurent des réalités de la période coloniale. Les migrations prennent de l'ampleur, notamment vers les territoires voisins où les autorités coloniales et les économies de plantation recherchent des travailleurs. La Haute-Volta devient progressivement une importante source de main-d'œuvre pour l'économie régionale, notamment pour la Côte d'Ivoire. Cette circulation des travailleurs crée des liens économiques et familiaux qui vont traverser les frontières coloniales et continuer à influencer les relations entre les populations de la Haute-Volta et celles des territoires voisins.

Pour les familles rurales, les conséquences peuvent être considérables. La vie reste largement organisée autour de l'agriculture, de l'élevage et des activités locales, mais les exigences de l'administration coloniale introduisent de nouvelles contraintes. Il faut produire, payer des impôts, répondre à certaines réquisitions et parfois envoyer des travailleurs vers d'autres régions. Le système colonial crée donc une nouvelle relation entre la population et le territoire. La terre n'est plus seulement un espace de vie, de culture, de transmission familiale et de mémoire. Elle devient également une unité administrative et économique que l'État colonial cherche à contrôler, mesurer et exploiter. Les routes et les marchés relient davantage les différentes régions, mais ces connexions servent aussi à intégrer les populations dans une économie dominée par les intérêts de l'empire.

La création de la Haute-Volta produit aussi une conséquence inattendue : elle commence à donner une existence administrative commune à des territoires qui avaient auparavant été dispersés dans différentes structures. Le territoire n'est pas encore une nation, mais il devient un espace politique identifiable. Les habitants peuvent progressivement être désignés comme appartenant à un même ensemble administratif. Des fonctionnaires circulent d'une région à l'autre. Les écoles et les services administratifs se développent progressivement. Les marchés se connectent davantage. Les routes relient les villes. Avec le temps, cette administration commune va contribuer à créer des interactions qui dépasseront les anciennes frontières politiques.

Cependant, cette unité administrative reste fragile. La Haute-Volta est confrontée à des difficultés économiques et financières. L'administration française cherche à réduire ses coûts et à organiser ses territoires selon ce qu'elle considère comme leurs intérêts économiques et stratégiques. La colonie reste largement dépendante des grandes structures de l'Afrique occidentale française. Elle est aussi étroitement liée aux économies des colonies voisines. La Côte d'Ivoire, en particulier, devient extrêmement importante dans cette équation, notamment en raison des besoins de main-d'œuvre et du développement des infrastructures reliant les deux territoires.

Cette dépendance va finalement contribuer à fragiliser l'existence même de la Haute-Volta. Au début des années 1930, les autorités françaises considèrent que le maintien d'une colonie séparée représente une charge administrative et financière importante. Le développement des moyens de communication et les intérêts économiques régionaux sont également invoqués pour justifier une nouvelle réorganisation. Le 5 septembre 1932, un décret décide donc de supprimer la colonie de Haute-Volta. Mais le changement ne prend pas simplement la forme d'un changement de nom. Le territoire est littéralement découpé entre plusieurs colonies françaises. Les cercles de Fada et de Dori sont rattachés au Niger ; le cercle de Ouahigouya et certaines autres parties sont rattachés au Soudan français ; tandis que les cercles de Tenkodogo, Kaya, Ouagadougou, Koudougou, Gaoua, Batié et Bobo-Dioulasso sont notamment rattachés à la Côte d'Ivoire.

Pour les populations, cette décision signifie qu'une structure administrative créée seulement treize ans auparavant disparaît. Mais les conséquences ne sont pas uniquement administratives. Le découpage modifie les relations entre les territoires, les déplacements des fonctionnaires, les circuits économiques et la gestion des populations. Certaines communautés qui avaient commencé à être administrativement réunies se retrouvent de nouveau séparées. Des régions qui partageaient désormais certaines institutions sont placées sous différentes administrations coloniales. Le territoire de la future nation burkinabè entre ainsi dans une période de fragmentation administrative qui va durer quinze ans.

Cette période, de 1932 à 1947, sera particulièrement importante. Une grande partie du territoire de l'ancienne Haute-Volta est intégrée à la Côte d'Ivoire, tandis que d'autres régions sont rattachées au Niger ou au Soudan français. Le système colonial continue à fonctionner, et les obligations de travail ainsi que les migrations de main-d'œuvre prennent une importance considérable. La disparition de la Haute-Volta ne signifie donc pas la disparition des populations voltaïques. Elles continuent à vivre dans leurs villages, leurs villes et leurs communautés, mais elles sont désormais administrées depuis d'autres colonies.

Et pourtant, quelque chose a déjà changé dans les mémoires. Pendant les treize années de son existence, la Haute-Volta a créé une réalité administrative nouvelle. Même si elle était une création coloniale, elle avait réuni dans une même colonie des populations diverses. La disparition de cette entité allait donc progressivement susciter des revendications pour sa reconstitution. Dans les décennies suivantes, des responsables politiques, des chefs traditionnels et des acteurs de la société voltaïque vont défendre l'idée qu'un territoire voltaïque distinct doit être rétabli. La question ne sera plus seulement administrative. Elle deviendra progressivement politique.

L'histoire de la Haute-Volta montre ainsi que les frontières africaines contemporaines ne sont pas apparues d'un seul coup. Elles ont été construites, modifiées, supprimées et reconstruites au fil des décisions coloniales. Le territoire du Burkina Faso actuel est le résultat de cette histoire complexe. Les anciennes frontières des royaumes ne correspondent pas exactement aux frontières coloniales, et les frontières coloniales elles-mêmes ont changé plusieurs fois. La Haute-Volta de 1919 n'est donc pas encore exactement le Burkina Faso moderne, mais elle constitue une étape fondamentale dans la formation du territoire qui deviendra plus tard cet État.

Le plus étonnant est que cette colonie, créée par une décision française, va finalement devenir l'un des cadres historiques à partir desquels se construira une identité politique voltaïque. Lorsque la Haute-Volta sera rétablie en 1947, après quinze années de disparition, elle ne reviendra pas simplement comme une ancienne administration. Elle reviendra dans un contexte politique différent, avec une population qui aura connu la colonisation, les migrations, les transformations économiques et l'émergence progressive de nouvelles élites politiques.

Ainsi, 1919 représente une naissance paradoxale. La Haute-Volta naît comme une création administrative de la puissance coloniale française, mais cette même entité deviendra progressivement un cadre autour duquel se construira une histoire politique propre. Treize ans plus tard, elle disparaîtra. Quinze ans après sa disparition, elle renaîtra. Et quelques années seulement après cette renaissance, elle accédera à l'indépendance.

Mais avant cela, le territoire devra traverser l'une de ses périodes les plus particulières : quinze années sans Haute-Volta.

En 1932, la carte coloniale efface la Haute-Volta. Les territoires sont dispersés entre la Côte d'Ivoire, le Niger et le Soudan français. Mais l'idée d'un territoire voltaïque ne disparaît pas avec le décret.

Épisode 11 : « 1932 — La disparition de la Haute-Volta : un territoire éclaté entre trois colonies »


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