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LA COLONISATION S’INSTALLE : IMPÔTS, TRAVAIL FORCÉ, MIGRATIONS ET RÉSISTANCES

il y a 2 jours
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ÉPISODE 9 — LA COLONISATION S’INSTALLE : IMPÔTS, TRAVAIL FORCÉ, MIGRATIONS ET RÉSISTANCES

Après la prise de contrôle française de Ouagadougou en 1896, l’histoire du territoire qui deviendra plus tard le Burkina Faso entre dans une nouvelle phase. La conquête militaire avait permis à la France d’imposer son autorité sur les principaux centres politiques, mais contrôler une capitale ou vaincre un souverain ne suffisait pas à administrer durablement un territoire aussi vaste et aussi diversifié. Il fallait désormais transformer une domination militaire en système colonial permanent. Cette transformation ne se fit pas en une seule journée. Elle s’étala sur plusieurs années et toucha progressivement les royaumes, les chefferies, les villages, les marchés, les familles et les individus. Pour les populations, le changement pouvait être difficile à percevoir au début : les chefs traditionnels continuaient parfois à exercer leurs fonctions, les marchés continuaient à fonctionner et les agriculteurs continuaient à cultiver leurs terres. Mais derrière cette apparente continuité, le pouvoir avait changé de nature. Les décisions les plus importantes concernant le territoire dépendaient désormais d'une administration étrangère. Les Français installèrent progressivement des postes administratifs, nommèrent des responsables, réorganisèrent les territoires et utilisèrent les autorités locales pour transmettre leurs décisions. Le système colonial reposait donc à la fois sur la contrainte directe et sur l'utilisation des structures africaines existantes. Les anciennes autorités n'avaient pas toutes disparu, mais leur autonomie était désormais limitée par le pouvoir colonial.

L'un des changements les plus importants fut l'introduction et la généralisation de l'impôt colonial. Pour l'administration française, l'impôt constituait une source essentielle de revenus et un moyen de faire participer les populations au financement du système colonial. Pour les populations rurales, il représentait une obligation nouvelle ou profondément transformée. Dans une économie largement agricole, où une grande partie des échanges pouvait encore se faire sous forme de produits, de services ou de relations sociales, devoir payer une somme d'argent régulièrement signifiait qu'il fallait désormais trouver de la monnaie. Cela pouvait pousser les habitants à vendre davantage de produits agricoles, de bétail ou d'autres biens sur les marchés. Cela pouvait également encourager les hommes à partir temporairement vers des régions où il était possible de gagner de l'argent. Ainsi, l'impôt ne fut pas simplement une question financière. Il contribua à transformer les comportements économiques et à créer de nouvelles mobilités. L'administration coloniale cherchait à intégrer les populations dans une économie monétaire et dans un système où le travail et la production pouvaient être orientés vers les besoins de l'empire français.

Mais l'impôt n'était qu'une partie du système. L'administration coloniale avait également besoin de main-d'œuvre. Construire des routes, transporter du matériel, établir des bâtiments administratifs, travailler dans certaines exploitations ou assurer différentes tâches nécessitait un grand nombre de travailleurs. Dans plusieurs territoires de l'Afrique occidentale française, le travail forcé ou obligatoire devint ainsi un instrument majeur de l'économie coloniale. Des hommes pouvaient être réquisitionnés pour effectuer des travaux décidés par l'administration. Cette situation pouvait éloigner les travailleurs de leurs villages pendant des périodes importantes, ce qui avait des conséquences sur les familles et sur la production agricole. Pour une société principalement rurale, le départ d'une partie de la population active pouvait être particulièrement lourd. Une personne appelée à travailler pour l'administration n'était pas seulement un individu qui quittait temporairement son village : son absence pouvait modifier l'organisation du travail familial, agricole et communautaire. Les femmes, les enfants et les personnes âgées pouvaient alors devoir assumer davantage de responsabilités dans certaines familles.

Le travail obligatoire allait également contribuer à renforcer une autre réalité de la période coloniale : les migrations. Pour payer les impôts ou échapper à certaines contraintes administratives, de nombreux habitants cherchèrent des possibilités économiques en dehors de leur région. Les territoires côtiers, notamment la Côte d'Ivoire et la Gold Coast britannique, attiraient une importante main-d'œuvre. La Côte d'Ivoire connaissait notamment le développement de plantations et avait besoin de travailleurs. Des populations originaires des territoires de la Haute-Volta future allaient donc progressivement participer à ces mouvements migratoires. Ces migrations ne doivent cependant pas être expliquées uniquement par la contrainte. Les populations recherchaient également des opportunités économiques, des terres, des revenus et de nouvelles possibilités. Mais la fiscalité coloniale et les politiques de recrutement contribuèrent fortement à accélérer et structurer ces mouvements. Une nouvelle géographie humaine commençait ainsi à apparaître en Afrique de l'Ouest : les territoires n'étaient plus seulement reliés par les anciennes routes commerciales et les migrations traditionnelles ; ils étaient désormais connectés par les besoins économiques de l'empire colonial.

Cette transformation eut des conséquences profondes sur les familles. Dans certaines communautés, les départs saisonniers ou temporaires devinrent progressivement une réalité régulière. Un homme pouvait partir plusieurs mois pour travailler dans une autre région et revenir ensuite dans son village. Avec le temps, ces mouvements contribuèrent à créer des réseaux familiaux et économiques dépassant largement les limites du territoire colonial. Des personnes originaires du futur Burkina Faso s'installèrent temporairement ou durablement ailleurs, tandis que des populations d'autres régions circulèrent également vers les territoires voltaïques. Les migrations allaient devenir l'une des caractéristiques durables de l'histoire sociale de la région. Elles contribuèrent plus tard à expliquer les liens humains et économiques particulièrement importants entre le Burkina Faso et la Côte d'Ivoire.

Pendant ce temps, l'administration française poursuivait la réorganisation politique du territoire. Les anciennes divisions territoriales ne correspondaient pas nécessairement aux nouvelles circonscriptions coloniales. Les Français raisonnaient en termes de cercles, subdivisions et postes administratifs. Les autorités coloniales voulaient savoir combien d'habitants vivaient dans chaque zone, qui étaient les chefs, quelles ressources existaient et comment les décisions pouvaient être appliquées. Pour administrer, il fallait compter, classer et délimiter. Cette nouvelle manière de gouverner était très différente des systèmes politiques traditionnels. Dans une société où l'autorité pouvait reposer sur des relations personnelles, lignagères, territoriales et rituelles, l'administration coloniale introduisait une bureaucratie fondée sur des documents, des registres, des cartes, des taxes et des décisions écrites.

Les chefs traditionnels furent alors placés dans une position particulièrement complexe. Certains conservèrent une partie de leur influence. Les Français comprirent rapidement qu'ils ne pouvaient pas administrer efficacement toutes les populations sans intermédiaires locaux. Les chefs pouvaient transmettre les ordres, participer à la collecte des impôts, régler certains conflits et servir d'intermédiaires entre les villages et l'administration. Mais cette position pouvait également provoquer des tensions. Un chef qui appliquait les décisions françaises pouvait être considéré par une partie de sa population comme un représentant du nouveau pouvoir. À l'inverse, un chef qui refusait de collaborer risquait de perdre sa position ou de subir des sanctions. Les autorités traditionnelles se retrouvèrent donc prises entre deux légitimités : celle de leur histoire et de leur communauté, et celle que l'administration coloniale voulait leur imposer.

Dans le royaume de Ouagadougou, cette situation était particulièrement symbolique. La monarchie mossi n'avait pas été simplement effacée après 1896. L'institution du Moro-Naba allait continuer à exister, mais dans un environnement où la souveraineté politique avait été profondément réduite. Le souverain traditionnel conservait une importance culturelle et sociale considérable, tandis que l'administration française détenait le pouvoir colonial. Cette coexistence entre pouvoir traditionnel et pouvoir colonial allait devenir une caractéristique de la société voltaïque. Le même phénomène existait sous différentes formes dans d'autres régions : les institutions anciennes pouvaient survivre, mais elles fonctionnaient désormais dans un système dominé par l'administration française.

Cependant, la population n'acceptait pas toujours passivement les nouvelles obligations. Les résistances pouvaient prendre des formes très différentes. Il pouvait s'agir d'une révolte ouverte, d'un refus de payer l'impôt, d'une fuite vers une autre région, d'un refus de fournir des travailleurs, d'une désobéissance à un chef considéré comme trop proche de l'administration ou simplement d'une tentative d'éviter les agents coloniaux. La résistance ne ressemblait donc pas nécessairement à une grande bataille. Dans de nombreux cas, elle pouvait être quotidienne, silencieuse et difficile à mesurer dans les archives. Une famille qui quittait son village pour échapper à une obligation coloniale faisait déjà un choix. Un agriculteur qui cachait une partie de sa production ou refusait de répondre à une réquisition adoptait également une forme de résistance. L'histoire coloniale ne doit donc pas seulement rechercher les grandes figures militaires. Elle doit aussi regarder les milliers de décisions individuelles prises par les populations ordinaires.

Dans certaines régions, la violence coloniale fut cependant directe. Lorsque les autorités considéraient qu'une communauté refusait leur autorité, elles pouvaient envoyer des soldats ou imposer des sanctions. La supériorité militaire française permettait à l'administration de réprimer certaines oppositions. La violence n'était donc pas accidentelle dans le fonctionnement du système colonial : elle constituait l'un des moyens par lesquels l'autorité pouvait être imposée lorsque les négociations échouaient. Mais la France devait également faire face à une réalité pratique : elle ne disposait pas d'une quantité illimitée de soldats. C'est pourquoi l'administration indirecte et l'utilisation des autorités locales étaient si importantes. Le système colonial cherchait à contrôler une population importante avec un nombre relativement limité de fonctionnaires européens.

L'économie agricole fut elle aussi progressivement intégrée aux besoins du système colonial. Les populations continuaient à cultiver principalement pour leur propre alimentation et pour les marchés locaux, mais certaines productions prirent une importance croissante dans les échanges coloniaux. Le développement de la culture du coton allait notamment devenir important dans l'histoire économique de la Haute-Volta. L'administration cherchait à encourager certaines productions commerciales et à développer des circuits permettant de relier les zones rurales aux marchés régionaux. Les infrastructures étaient donc pensées en fonction de cette nouvelle économie. Les routes servaient à transporter les marchandises, mais aussi à déplacer les troupes et les fonctionnaires.

L'école constituait un autre instrument de transformation. Les premières écoles étaient peu nombreuses et leur développement fut progressif. Elles étaient liées à l'administration ou aux missions religieuses et formaient une petite partie de la population. L'objectif colonial n'était pas de donner immédiatement une éducation générale à toute la population. Il s'agissait notamment de former des auxiliaires, des interprètes, des employés et des personnes capables de travailler avec l'administration. Mais, malgré leur nombre limité, ces écoles allaient produire des transformations importantes. Une nouvelle génération allait apprendre à lire et à écrire en français, découvrir de nouvelles conceptions politiques et administratives et, plus tard, utiliser cette connaissance pour remettre en question le système colonial lui-même. Une institution créée dans le cadre de la colonisation pouvait donc finir par contribuer à la naissance des revendications anticoloniales.

Les missions chrétiennes participèrent également à cette transformation. L'Église catholique développa progressivement ses implantations, notamment autour de Koupéla et de Ouagadougou. Mais les sociétés locales possédaient déjà leurs propres traditions religieuses, leurs rites, leurs cultes et leurs conceptions du monde. L'islam était également présent dans plusieurs régions. La période coloniale fut donc marquée par une coexistence parfois complexe entre religions traditionnelles, islam et christianisme. Les conversions furent progressives et différentes selon les régions et les communautés. La religion devint ainsi l'un des domaines dans lesquels les populations durent négocier avec de nouvelles institutions tout en conservant des traditions anciennes.

Pendant ce temps, la France poursuivait son organisation territoriale de l'Afrique occidentale. Le territoire du futur Burkina Faso connut plusieurs changements administratifs. La Haute-Volta ne constituait pas encore une entité coloniale stable. Les territoires furent rattachés, séparés et réorganisés en fonction des objectifs de l'administration française. Cette instabilité administrative montre une chose importante : les frontières actuelles du Burkina Faso ne sont pas simplement le prolongement naturel des anciens royaumes. Elles sont le résultat d'une longue histoire dans laquelle les autorités coloniales ont progressivement dessiné et redessiné les territoires.

Les populations, elles, continuèrent à vivre selon leurs propres repères. Un village pouvait avoir des liens familiaux avec une communauté située de l'autre côté d'une future frontière. Un commerçant pouvait parcourir plusieurs territoires coloniaux. Un éleveur pouvait suivre les mouvements saisonniers de son troupeau. Une famille pouvait envoyer ses enfants ou ses membres adultes travailler ailleurs. Les frontières administratives étaient donc encore relativement étrangères à de nombreuses pratiques sociales. C'est avec le temps qu'elles allaient devenir des réalités politiques et nationales.

L'un des effets les plus importants de la colonisation fut ainsi la création progressive d'un nouvel espace économique et politique. Les populations du futur Burkina Faso furent intégrées dans l'Afrique occidentale française. Leurs déplacements, leur travail, leur production et leurs échanges furent progressivement organisés selon les besoins d'un empire dont le centre politique se trouvait en Europe. La richesse produite localement pouvait circuler vers d'autres territoires. Les travailleurs pouvaient être déplacés vers les zones où la main-d'œuvre était demandée. Les routes pouvaient être construites en fonction des intérêts économiques et administratifs de la puissance coloniale. Cette intégration allait créer des liens durables entre différentes régions de l'Afrique de l'Ouest, mais elle allait également produire de profondes inégalités.

Pourtant, quelque chose d'essentiel résistait : la capacité des sociétés à conserver leur identité. Les langues mossi, gourmantché, bobo, sénoufo, lobi, dagara, fulfulde et de nombreuses autres langues continuaient à être parlées. Les anciens continuaient à transmettre les histoires. Les cérémonies continuaient à être organisées. Les familles continuaient à enseigner leurs traditions. Les chefs traditionnels continuaient à représenter, malgré leurs pouvoirs réduits, une partie de la mémoire politique des communautés. La colonisation pouvait contrôler l'administration, mais elle ne pouvait pas instantanément remplacer les structures sociales profondément enracinées.

Et progressivement, une nouvelle génération allait apparaître. Des enfants nés sous la domination coloniale allaient grandir dans un monde différent de celui de leurs grands-parents. Ils allaient connaître les écoles, l'administration, le français, les nouvelles frontières, les marchés coloniaux et les migrations. Certains allaient travailler pour l'administration coloniale. D'autres allaient devenir enseignants, fonctionnaires, religieux ou commerçants. Et certains, plus tard, allaient utiliser les outils appris dans le système colonial pour réclamer davantage de droits, d'égalité et finalement l'indépendance.

C'est là que réside l'un des paradoxes de l'histoire coloniale : le système construit pour maintenir la domination française allait progressivement créer les conditions sociales et intellectuelles de sa propre contestation. Les routes qui facilitaient le contrôle permettaient aussi aux idées de circuler. Les écoles qui formaient des auxiliaires produisaient aussi des personnes capables de lire les textes politiques. Les migrations qui répondaient aux besoins économiques de la colonisation créaient aussi des réseaux entre populations éloignées. Et les transformations administratives qui redessinaient le territoire contribuaient progressivement à faire émerger une conscience politique nouvelle.

Mais avant que cette conscience nationale ne prenne véritablement forme, le territoire allait connaître une transformation administrative majeure. En 1919, les autorités françaises créeraient la colonie de Haute-Volta, donnant pour la première fois une existence administrative distincte à un territoire qui allait plus tard devenir le Burkina Faso. Cette création ne signifiait pas encore l'existence d'une nation burkinabè indépendante. Elle représentait une nouvelle étape dans la construction coloniale du territoire.

Le prochain épisode nous conduira donc en 1919, lorsque la France crée la Haute-Volta. Mais cette nouvelle colonie ne durera pas longtemps : à peine treize ans plus tard, en 1932, elle sera supprimée et son territoire sera partagé entre plusieurs colonies voisines.

Épisode 10 : « 1919 — La naissance de la Haute-Volta : quand la France dessine un nouveau territoire »


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