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LA CONQUÊTE FRANÇAISE ET LES RÉSISTANCES DU BURKINA FASO

il y a 2 jours
10 min de lecture
# ÉPISODE 8 — LA CONQUÊTE FRANÇAISE ET LES RÉSISTANCES DU BURKINA FASO

À la fin du XIXᵉ siècle, le territoire qui correspond aujourd’hui au Burkina Faso entre dans une période de bouleversement profond. Pendant des siècles, les sociétés de cette région avaient développé leurs propres systèmes politiques, économiques et religieux. Les royaumes mossi de Ouagadougou, de Yatenga, de Tenkodogo et de Boussouma possédaient leurs autorités, leurs traditions, leurs réseaux commerciaux et leurs systèmes militaires. À côté d’eux vivaient de nombreuses autres sociétés, notamment les Gourmantché, les Bobo, les Sénoufo, les Lobi, les Dagara, les Peul et bien d’autres peuples. Il n’existait évidemment pas encore de pays appelé « Burkina Faso », et aucune frontière européenne ne séparait ces populations comme elles le seront plus tard. Mais, à partir des années 1890, une nouvelle puissance allait commencer à imposer une autre conception du territoire : la France coloniale. La conquête française du futur Burkina Faso s’inscrit dans la compétition impériale européenne pour le contrôle de l’Afrique de l’Ouest. Les Français progressaient depuis leurs possessions du Soudan français et cherchaient à consolider leur présence dans la région, tandis que les Britanniques avançaient depuis la Gold Coast, l’actuel Ghana, et que les Allemands étaient présents plus à l’est, dans la région du Togo. Le territoire situé entre ces puissances devenait donc un espace stratégique. Les populations qui y vivaient n'étaient pas simplement spectatrices de cette compétition : elles négociaient, résistaient, formaient des alliances, tentaient de préserver leurs territoires et cherchaient à comprendre les intentions de ces nouveaux acteurs. Mais progressivement, le rapport de force allait changer. Les Français disposaient d'une armée organisée pour les campagnes coloniales, d'armes à feu modernes, d'une capacité logistique croissante et surtout d'une stratégie visant à transformer des relations ponctuelles en domination territoriale.

Pour comprendre la conquête, il faut cependant éviter une image trop simple dans laquelle les Français seraient soudainement arrivés dans une région complètement isolée. Depuis plusieurs siècles, l'Afrique de l'Ouest était connectée à de vastes réseaux commerciaux et politiques. Les populations du futur Burkina Faso connaissaient les sociétés du Sahel, les grands marchés, les routes commerciales et les royaumes voisins. Des commerçants voyageaient sur de longues distances et certaines populations avaient déjà été en contact avec l'islam et avec des commerçants musulmans. Les Européens ne découvrirent donc pas une terre « sans histoire ». Ce qui changeait à la fin du XIXᵉ siècle était la nature de la présence européenne. Les échanges commerciaux et les contacts ponctuels cédaient progressivement la place à une logique de conquête territoriale. Pour les puissances européennes, contrôler un territoire signifiait désormais y placer des représentants, imposer une autorité administrative, contrôler les routes, percevoir des impôts et empêcher les puissances rivales de s'y installer. Cette transformation fut fondamentale. Un roi africain pouvait auparavant négocier avec un marchand étranger sans remettre en cause son autorité sur son royaume. Mais lorsqu'une puissance étrangère arrivait avec des soldats et déclarait que le territoire devait désormais relever de son administration, la relation changeait complètement. La question n'était plus seulement : « Que pouvons-nous échanger ? » Elle devenait : « Qui possède le pouvoir de décider sur cette terre ? » C'est cette question qui allait se retrouver au cœur des relations entre les royaumes du futur Burkina Faso et la France.

Dans le centre du territoire, le royaume de Ouagadougou représentait alors l'une des principales puissances politiques mossi. À sa tête se trouvait le Moro-Naba, souverain dont l'autorité reposait non seulement sur la force militaire mais également sur une longue tradition politique et religieuse. Autour de lui existaient une cour, des responsables politiques, des chefs territoriaux et une multitude de communautés organisées localement. Le royaume n'était pas un État moderne avec des frontières tracées au millimètre sur une carte. Son pouvoir fonctionnait à travers des relations entre le centre et les territoires, les chefs, les familles et les communautés. C'était précisément cette conception du pouvoir que les Français allaient chercher à comprendre, puis à transformer à leur avantage. Les Français savaient qu'ils ne pouvaient pas immédiatement contrôler chaque village avec leurs propres soldats. Leur stratégie consistait donc aussi à utiliser les structures locales existantes, à négocier avec certains chefs, à obtenir des reconnaissances d'autorité et, lorsque les négociations échouaient, à utiliser la force. Dans les royaumes mossi, cette situation était particulièrement complexe parce que le pouvoir du souverain était lié à une tradition politique ancienne. Reconnaître la domination française ne signifiait pas simplement signer un accord commercial : cela pouvait être interprété comme une remise en cause de l'autonomie du royaume lui-même.

À partir de 1895-1896, la pression française devient beaucoup plus directe. Les expéditions militaires françaises pénètrent dans les régions mossi et cherchent à imposer leur autorité. En 1896, les forces françaises dirigées notamment par le lieutenant Voulet atteignent Ouagadougou. La capitale du royaume est alors confrontée à une situation nouvelle : une puissance étrangère, disposant d'une force militaire supérieure sur certains aspects, se présente devant le centre politique du Moogho. Les événements de 1896 marquent donc un tournant majeur. Les sources historiques décrivent la prise de contrôle française de Ouagadougou cette année-là, même si certaines anciennes publications donnent des chronologies différentes concernant la fin de la résistance organisée.

Face à cette pression, le Moro-Naba Wobgo — également connu dans certaines sources sous le nom de Boukary Koutou — refuse de se soumettre pleinement à la domination française. Il ne faut pas imaginer cette résistance comme une simple bataille unique qui aurait décidé de toute l'histoire. La réalité est plus complexe. La conquête coloniale s'effectue progressivement, à travers la pression militaire, les négociations, les déplacements de dirigeants, les accords avec certains responsables et l'installation progressive de l'administration française. Wobgo finit par quitter Ouagadougou plutôt que de devenir simplement un souverain soumis aux autorités françaises. Son départ est un symbole important : le centre politique du royaume est désormais sous contrôle français, mais cela ne signifie pas que toutes les populations ont immédiatement accepté cette nouvelle domination. La conquête militaire d'une capitale et la conquête réelle d'un territoire sont deux choses différentes. Contrôler une ville ne signifie pas automatiquement contrôler chaque village, chaque chef, chaque communauté et chaque route.

C'est justement à ce moment que l'on comprend la différence entre la chute d'un centre politique et la disparition d'une société. Le pouvoir français pouvait occuper Ouagadougou, mais il devait encore construire une administration capable de contrôler durablement les populations. Il fallait organiser le territoire, désigner des responsables, percevoir des impôts, faire respecter les décisions coloniales et établir des voies de communication. Dans de nombreuses régions, les Français ne disposaient pas de suffisamment d'hommes pour administrer directement chaque communauté. Ils furent donc amenés à s'appuyer sur des chefs traditionnels et sur certaines structures locales. Dans les territoires mossi, cette utilisation des autorités traditionnelles allait devenir une caractéristique importante du système colonial. Les anciens pouvoirs ne disparurent donc pas immédiatement. Ils furent progressivement transformés en instruments d'une nouvelle administration.

Mais cette coopération imposée ou négociée ne doit pas être confondue avec une acceptation générale de la colonisation. Les réactions africaines furent multiples. Certains chefs choisirent de négocier parce qu'ils estimaient qu'une confrontation directe était trop coûteuse. D'autres cherchèrent à utiliser la présence française contre des ennemis régionaux. Certains espéraient préserver une partie de leur autorité en reconnaissant formellement le pouvoir colonial. D'autres résistèrent ouvertement. Et certaines communautés, qui ne vivaient pas sous le même type de pouvoir centralisé que les royaumes mossi, défendirent leur autonomie d'une manière différente. Il n'existait donc pas une seule « résistance burkinabè » organisée par un commandement unique. Il existait une multitude de résistances, de refus, de négociations, de déplacements et d'adaptations. Cette diversité est essentielle pour comprendre l'histoire de la conquête.

Dans les royaumes mossi, la résistance était également liée à la conception même de l'autorité. Le pouvoir d'un Naba ne reposait pas seulement sur une administration matérielle. Il était associé à des traditions, à des rituels et à une conception religieuse du pouvoir. Le souverain était inséré dans une relation complexe avec les ancêtres, la terre et les communautés. Lorsque les Français imposaient leur propre autorité, ils ne remplaçaient donc pas seulement un administrateur par un autre. Ils introduisaient une nouvelle conception de la souveraineté. Désormais, l'autorité suprême devait venir d'un pouvoir colonial extérieur, et les chefs africains devenaient progressivement des intermédiaires dans un système qui ne leur appartenait plus entièrement. C'est l'une des raisons pour lesquelles la conquête française fut aussi une transformation politique profonde.

L'armée joua évidemment un rôle central. Les sociétés mossi possédaient une tradition militaire ancienne, notamment fondée sur la cavalerie. Le cheval avait été pendant des siècles un élément essentiel du pouvoir et de la guerre dans les royaumes du Sahel et de la savane. Mais la guerre coloniale introduisait un nouveau type de rapport de force. Les troupes françaises disposaient d'armes modernes et pouvaient organiser des expéditions militaires sur de longues distances. Les États africains pouvaient mobiliser leurs propres combattants, mais ils ne disposaient pas des mêmes moyens industriels, logistiques et militaires que les puissances européennes. Cela ne signifie pas que les Africains étaient militairement incapables de résister. Cela signifie que la guerre se déroulait désormais dans un environnement où les Européens possédaient des avantages technologiques et logistiques importants. Les différences en matière d'armement, de ravitaillement et d'organisation militaire pesèrent progressivement sur l'issue de la conquête.

La conquête ne transforma pas seulement les palais et les royaumes. Elle allait également toucher directement la vie quotidienne des populations. Une fois l'autorité française installée, l'administration coloniale chercha à générer des ressources et à intégrer le territoire dans l'économie coloniale. Les impôts devinrent progressivement un élément majeur de cette transformation. Avant la colonisation, les obligations envers les chefs et les souverains pouvaient prendre différentes formes : produits agricoles, travail, bétail, cadeaux ou autres contributions. Le système colonial introduisit notamment l'impôt monétaire, ce qui obligeait les populations à trouver de l'argent dans une économie où la monnaie européenne n'occupait pas auparavant la même place. Cette nouvelle obligation contribua à transformer les comportements économiques et favorisa progressivement les migrations de travail vers les colonies voisines, notamment la Côte d'Ivoire et la Gold Coast. Des travaux historiques sur les Mossi soulignent que la fiscalité coloniale en francs et la demande de main-d'œuvre ont joué un rôle dans l'augmentation des migrations vers les territoires côtiers.

Les routes, les postes administratifs et les nouvelles infrastructures poursuivaient également un objectif économique et politique. Une route coloniale n'était pas seulement destinée à faciliter les déplacements des populations. Elle permettait aussi aux autorités de déplacer plus facilement les soldats, les fonctionnaires et les marchandises. Les territoires étaient progressivement réorganisés selon les besoins de l'administration française et de l'économie coloniale. Le paysage politique changeait donc en profondeur. Des espaces qui avaient auparavant été reliés par des marchés, des relations familiales ou des alliances étaient désormais inscrits dans des circonscriptions administratives. Des limites nouvelles apparaissaient. Des chefs étaient reconnus ou écartés selon leur relation avec l'administration. La carte du territoire commençait à prendre une importance différente.

La colonisation transforma également les rapports entre les anciennes autorités. Les Français pouvaient choisir de gouverner indirectement certaines régions en s'appuyant sur les chefs existants. Cela permettait à une administration étrangère relativement réduite de contrôler une population beaucoup plus importante. Dans le cas des royaumes mossi, les structures traditionnelles furent donc en partie conservées. Mais leur signification changea. Le chef qui auparavant tirait sa légitimité principalement de la tradition politique, de la communauté et des institutions locales devait désormais composer avec un administrateur colonial placé au-dessus de lui. Cette situation créait une double hiérarchie : une hiérarchie traditionnelle, héritée des sociétés africaines, et une hiérarchie coloniale, imposée par la France. Les deux pouvaient parfois coopérer, mais elles pouvaient également entrer en tension.

Et pendant que la France consolidait son contrôle, les autres populations du territoire connaissaient elles aussi des transformations. Les Gourmantché de l'Est, les Bobo et Bwaba de l'Ouest, les Lobi et Dagara du Sud-Ouest, les Sénoufo et de nombreuses autres communautés furent progressivement intégrés dans le système colonial. Le rythme et les formes de cette intégration variaient énormément selon les régions. Il serait donc incorrect de raconter la conquête du Burkina Faso uniquement à travers Ouagadougou et les Mossi. Le territoire qui deviendra plus tard le Burkina Faso était beaucoup plus vaste dans sa diversité humaine. Chaque société possédait ses propres structures politiques et ses propres traditions de résistance ou de négociation.

L'arrivée française entraîna aussi l'introduction progressive de nouvelles religions et de nouvelles institutions. Les missionnaires catholiques commencèrent à s'installer au tournant du XXᵉ siècle, notamment à Koupéla en 1900 et à Ouagadougou en 1901. Mais les conversions furent progressives et s'inscrivirent dans une société déjà marquée par les traditions religieuses locales et par l'influence de l'islam. La colonisation ne remplaça donc pas instantanément les croyances africaines. Elle introduisit plutôt de nouvelles institutions religieuses, scolaires et administratives qui allaient, sur plusieurs décennies, modifier profondément la société.

Il faut également comprendre que la conquête française ne signifie pas que toute résistance disparaît après la prise de Ouagadougou. Dans plusieurs régions, l'autorité coloniale dut continuer à s'étendre, négocier et imposer son pouvoir. Certaines communautés conservèrent une large autonomie pendant un certain temps. D'autres résistèrent aux nouvelles taxes, aux recrutements, aux obligations de travail ou aux décisions administratives. La colonisation était un processus, pas un événement unique. Même lorsqu'un royaume reconnaissait la supériorité française, cela ne signifiait pas nécessairement que chaque village acceptait immédiatement toutes les décisions du nouvel ordre colonial.

Ainsi, entre la fin du XIXᵉ siècle et les premières décennies du XXᵉ siècle, une transformation fondamentale s'opère. Les anciens royaumes et chefferies ne disparaissent pas complètement, mais ils perdent leur souveraineté au profit d'une puissance étrangère. Les territoires sont redécoupés, les populations sont imposées, les économies sont progressivement orientées vers les besoins de l'empire colonial et les anciennes autorités deviennent des intermédiaires de l'administration française. Le futur Burkina Faso entre alors dans une nouvelle période historique. La conquête française avait réussi à imposer son contrôle, mais elle avait aussi créé de nouvelles tensions économiques, sociales et politiques. Ces tensions allaient marquer toute l'époque coloniale.

Et pourtant, au milieu de cette transformation, une chose essentielle allait survivre : la mémoire des anciennes institutions africaines. Le Moro-Naba continuerait d'exister. Les chefferies continueraient d'exister. Les familles conserveraient leurs traditions. Les langues continueraient d'être parlées. Les récits transmis par les anciens continueraient à raconter Yennenga, Ouédraogo, les royaumes, les migrations et les ancêtres. La colonisation pouvait contrôler un territoire, mais elle ne pouvait pas effacer instantanément la mémoire d'un peuple.

Le Burkina Faso n'existait pas encore sous ce nom. Il faudra attendre plusieurs décennies avant que cette réalité politique apparaisse. Mais les fondations d'un nouvel espace administratif étaient désormais posées. La France allait bientôt organiser ce territoire à l'intérieur de son empire ouest-africain, avant de créer en 1919 la colonie de Haute-Volta. Mais avant d'arriver à cette étape, il faudra comprendre comment les Français ont transformé les anciens royaumes en structures administratives coloniales, comment les populations ont été soumises aux impôts et au travail colonial, et comment cette domination allait finalement donner naissance à une nouvelle identité territoriale.

Car la conquête de 1896 n'était pas la fin de l'histoire des royaumes africains. Elle était le début d'une nouvelle bataille : celle de la survie de leur identité, de leur mémoire et de leur autonomie au cœur du système colonial.

À suivre dans l'épisode 9 :

« La colonisation s’installe : impôts, travail forcé, administration et résistances »

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