ÉPISODE 16 — THOMAS SANKARA : LA RÉVOLUTION QUI VOULAIT TRANSFORMER LA HAUTE-VOLTALe 4 août 1983 marque un tournant majeur dans l’histoire de la Haute-Volta. Après plusieurs années de coups d’État,
Le 4 août 1983 marque un tournant majeur dans l’histoire de la Haute-Volta. Après plusieurs années de coups d’État, de gouvernements militaires, de crises sociales et de conflits politiques, un jeune capitaine de 33 ans prend la tête du pays : Thomas Isidore Noël Sankara. À ses côtés se trouvent notamment Blaise Compaoré, Henri Zongo et Jean-Baptiste Boukary Lingani. La Révolution démocratique et populaire est proclamée et le Conseil national de la Révolution, le CNR, devient l’organe dirigeant du nouveau régime. Des Comités de défense de la révolution, les CDR, sont également institués afin de mobiliser la population.
Mais pour comprendre ce qui va suivre, il faut comprendre le contexte dans lequel Sankara arrive au pouvoir. La Haute-Volta est alors un pays pauvre, essentiellement rural, confronté à d'importantes difficultés économiques et sociales. L'accès à l'éducation, aux soins, à l'eau et aux infrastructures reste limité. Pour Sankara et ses compagnons, le problème ne consiste donc pas simplement à changer de président. Ils veulent transformer la manière dont le pays fonctionne et donner à la population un rôle beaucoup plus important dans son développement. Le projet révolutionnaire s'inscrit ainsi dans une volonté de souveraineté, de mobilisation populaire et de transformation sociale. La Présidence du Faso présente aujourd'hui Sankara comme le père de la Révolution démocratique et populaire proclamée le 4 août 1983.
Thomas Sankara n'est pourtant pas arrivé directement à la présidence. Son ascension politique est liée aux bouleversements qui ont marqué la Haute-Volta depuis 1966. En septembre 1981, il avait été nommé secrétaire d'État à l'Information dans le gouvernement de Saye Zerbo avant de démissionner publiquement. En novembre 1982, un nouveau coup d'État porte Jean-Baptiste Ouédraogo au pouvoir. Sankara devient alors Premier ministre en janvier 1983. Mais quelques mois plus tard, le 17 mai, il est limogé et placé en résidence surveillée. Cette arrestation provoque une nouvelle crise. Blaise Compaoré, alors commandant du Centre national d'entraînement commando de Pô, entre en rébellion contre le régime. Le 4 août 1983, les forces venues de Pô prennent Ouagadougou et Sankara accède au pouvoir.
UNE RÉVOLUTION QUI VEUT CHANGER LE PAYS
Pour le nouveau gouvernement, la révolution doit dépasser le simple changement des dirigeants. Il faut modifier les habitudes administratives, réduire certains privilèges, mobiliser les populations et développer les capacités du pays. Les CDR sont donc implantés dans différents secteurs de la société. Ils deviennent des structures de mobilisation politique et participent également à des activités communautaires. Cette présence très importante de la révolution dans la vie quotidienne va rapidement transformer les rapports entre l'État et la population.
Sankara défend l'idée qu'un pays pauvre ne doit pas attendre indéfiniment une solution venue de l'extérieur. Dans ses discours, il insiste sur la nécessité de produire, de construire et de consommer davantage ce qui est produit localement. Cette vision est liée à son approche de la souveraineté économique et à sa critique de certaines formes de dépendance internationale. Lors de son discours devant l'Assemblée générale des Nations unies en octobre 1984, il présente notamment les ambitions de son gouvernement en matière de développement et défend une plus grande autonomie des pays africains.
Cette volonté de transformation concerne pratiquement tous les domaines : agriculture, santé, éducation, environnement, administration, logement, participation des femmes et relations internationales.
LE 4 AOÛT 1984 : NAISSANCE DU BURKINA FASO
Un an après la révolution, Sankara prend une décision hautement symbolique. Le 4 août 1984, la Haute-Volta change officiellement de nom et devient le Burkina Faso. Le nouveau nom est généralement traduit par « Pays des hommes intègres ». Les habitants deviennent les Burkinabè. Le drapeau national et l'hymne sont également modifiés. L'ancien hymne, La Fière Volta, est remplacé par le Ditanyè, également appelé Hymne de la Victoire.
Ce changement représente une volonté de construire une nouvelle identité nationale. Le gouvernement révolutionnaire cherche à rompre avec certains symboles hérités de la période précédente et à mettre davantage en avant les langues, les cultures et les références africaines. Le nom « Burkina Faso » devient ainsi l'un des symboles les plus durables de la révolution de 1983.
La transformation n'est donc pas uniquement institutionnelle. Elle touche également la manière dont le pays se présente à lui-même et au reste du monde. Le nouveau pouvoir veut que les citoyens puissent se reconnaître dans une identité nationale différente de celle qui existait auparavant.
LA SANTÉ : ALLER À LA RENCONTRE DES POPULATIONS
L'un des grands défis du Burkina Faso des années 1980 est l'accès aux soins. Une grande partie de la population vit en dehors des grands centres urbains et les infrastructures médicales sont insuffisantes.
Le gouvernement révolutionnaire entreprend alors plusieurs campagnes de santé publique. La plus célèbre est la campagne nationale de vaccination de 1984, souvent appelée « vaccination commando ». L'objectif est de vacciner massivement les enfants contre plusieurs maladies et de rapprocher la prévention sanitaire des populations.
Cette politique illustre une caractéristique importante du projet révolutionnaire : au lieu de considérer les services publics comme quelque chose réservé aux grandes villes, le gouvernement cherche à les étendre aux villages et aux populations rurales.
La santé devient ainsi une question politique majeure. Pour le pouvoir révolutionnaire, un pays ne peut pas construire son avenir si ses enfants restent exposés à des maladies évitables et si les populations rurales restent éloignées des services médicaux.
L'ÉDUCATION ET L'ALPHABÉTISATION
L'autre grande bataille concerne l'éducation.
La révolution considère l'alphabétisation comme un instrument de transformation sociale. Des campagnes sont organisées pour permettre à des adultes qui n'ont pas fréquenté l'école d'apprendre à lire et à écrire. L'utilisation des langues nationales est également davantage valorisée.
L'objectif est de réduire l'analphabétisme et de permettre à une plus grande partie de la population de participer à la vie économique et politique du pays.
Pour Sankara, l'école ne doit pas uniquement produire des fonctionnaires. Elle doit permettre aux citoyens de comprendre leur société, de participer à son développement et d'acquérir les connaissances nécessaires pour transformer leur environnement.
Cette conception de l'éducation correspond à la vision générale de la révolution : la population ne doit pas être seulement bénéficiaire du développement, elle doit également en être actrice.
L'AGRICULTURE ET LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE
Le Burkina Faso reste à cette époque un pays profondément rural. L'agriculture constitue donc une question centrale.
Le gouvernement cherche à améliorer la production agricole, à développer les infrastructures rurales et à renforcer la capacité du pays à nourrir sa population.
La question de la terre devient également importante. Le pouvoir révolutionnaire entreprend une réforme agraire et modifie les règles relatives à la propriété et à l'utilisation des terres.
Dans le discours révolutionnaire, la souveraineté alimentaire occupe une place essentielle : un pays qui dépend fortement de l'extérieur pour nourrir sa population reste vulnérable.
Sankara veut donc encourager la production nationale et valoriser le travail des paysans.
Mais il faut distinguer les objectifs affichés, les réalisations effectivement documentées et les résultats globaux. La période révolutionnaire a connu des transformations agricoles importantes, mais les affirmations concernant une autosuffisance complète doivent être examinées avec les données disponibles et selon les sources.
LA BATAILLE POUR L'ENVIRONNEMENT
Dans le Sahel, la dégradation des terres constitue un problème majeur. La désertification, la diminution de la végétation et la pression sur les ressources naturelles menacent directement les populations rurales.
Sankara fait de la protection de l'environnement une priorité.
Des campagnes de plantation d'arbres et de reboisement sont organisées. Les populations sont encouragées à participer à la protection des ressources naturelles.
L'idée défendue par la révolution est simple : protéger l'environnement, c'est également protéger l'agriculture, l'eau, les sols et donc l'avenir des populations.
Cette politique environnementale occupe une place importante dans l'image laissée par la révolution de 1983.
LES FEMMES : UNE QUESTION CENTRALE
L'une des dimensions les plus importantes du projet révolutionnaire concerne la place des femmes.
Sankara considère que le développement du pays ne peut pas être réalisé si les femmes restent exclues de nombreuses sphères de la société. Il défend leur participation à la vie politique, économique et sociale.
Des femmes sont nommées à des responsabilités publiques et la révolution organise des structures spécifiques consacrées à leur mobilisation. Des mesures sont également prises contre certaines pratiques considérées comme discriminatoires ou oppressives, notamment les mariages forcés et l'excision.
Le gouvernement cherche également à encourager les femmes à participer davantage à la vie professionnelle et politique.
Cette politique constitue une rupture importante avec certaines pratiques sociales de l'époque.
Pour Sankara, l'émancipation des femmes n'est donc pas une question secondaire : elle fait partie intégrante de la transformation du pays.
UNE POLITIQUE CONTRE LES PRIVILÈGES
Sankara veut également modifier le rapport entre les dirigeants et la population.
Le gouvernement cherche à réduire certaines dépenses liées au train de vie de l'État et à combattre la corruption. Les dirigeants sont encouragés à adopter un mode de vie plus simple.
Sankara lui-même devient connu pour son mode de vie relativement sobre. Il utilise notamment une voiture considérée comme beaucoup plus modeste que les véhicules présidentiels luxueux utilisés dans plusieurs autres pays.
À travers cette attitude, il cherche à transmettre un message : le pouvoir politique ne doit pas être une occasion d'enrichissement personnel.
Mais cette politique crée également des résistances. La révolution touche des intérêts existants et modifie les rapports de pouvoir entre l'État, les fonctionnaires, les responsables traditionnels, les militaires, les syndicats et différentes catégories sociales.
Plus la transformation avance, plus les oppositions se multiplient.
UNE POLITIQUE ÉTRANGÈRE QUI FAIT PARLER
À l'extérieur du pays, Thomas Sankara devient rapidement une personnalité connue.
Il défend un discours panafricain et anti-impérialiste et entretient des relations avec plusieurs gouvernements et mouvements révolutionnaires de l'époque.
Il critique également la dépendance économique des pays africains et remet en question certaines relations internationales.
Son discours prononcé devant l'ONU en octobre 1984 attire particulièrement l'attention. Il y présente les ambitions du Burkina Faso et développe sa critique du système économique international.
Sankara veut que les pays africains soient capables de décider eux-mêmes de leurs priorités économiques et politiques.
Son discours dépasse donc rapidement les frontières du Burkina Faso.
MAIS LA RÉVOLUTION A AUSSI SES CONTRADICTIONS
Il serait toutefois incomplet de raconter cette période uniquement comme une succession de réformes et de réussites.
La révolution est également un système politique très fortement mobilisateur et centralisé. Les CDR jouent un rôle important dans la société et le pouvoir révolutionnaire réduit l'espace occupé par les institutions politiques traditionnelles.
Des opposants et des responsables considérés comme hostiles à la révolution sont sanctionnés, arrêtés ou écartés selon les périodes. Les relations avec certains syndicats se détériorent également.
Cette réalité crée une contradiction fondamentale : la révolution veut donner davantage de pouvoir au peuple, mais elle exerce en même temps un contrôle politique important sur la société.
Cette contradiction va devenir de plus en plus difficile à gérer.
Les transformations rapides du pays provoquent des résistances. Des divergences apparaissent également entre les dirigeants révolutionnaires eux-mêmes.
Et parmi les hommes qui entourent Sankara se trouve celui qui deviendra bientôt son principal rival : Blaise Compaoré.
LES DISSENSIONS À L'INTÉRIEUR DU POUVOIR
Au début de la révolution, Sankara et Compaoré sont des alliés proches. Ils ont participé ensemble au renversement du régime de Jean-Baptiste Ouédraogo et à la mise en place du CNR.
Mais avec le temps, les divergences apparaissent.
En 1986, Sankara dénonce certaines dérives de la révolution et appelle à l'unité des révolutionnaires. La Présidence du Faso indique que des dissensions profondes se développent alors au sein du CNR.
La question n'est plus seulement de savoir comment transformer le pays.
Il faut désormais déterminer quelle direction doit prendre la révolution et qui doit en contrôler l'avenir.
Les tensions entre les différents responsables deviennent progressivement plus fortes.
Le pouvoir qui avait pris le contrôle du pays en 1983 commence à se fissurer de l'intérieur.
15 OCTOBRE 1987 : LA FIN DE LA RÉVOLUTION SANKARIENNE
Quatre années seulement après son arrivée au pouvoir, Thomas Sankara est confronté à une crise politique majeure.
Le 15 octobre 1987, un coup d'État met fin au régime du Conseil national de la Révolution. Thomas Sankara est tué au cours de l'opération. Blaise Compaoré prend alors le pouvoir. La Présidence du Faso confirme que le coup d'État met fin au régime de Sankara et marque le début de la période Compaoré.
Thomas Sankara n'a que 37 ans.
Son gouvernement n'aura duré qu'environ quatre ans.
Mais ces quatre années auront profondément marqué l'histoire du pays.
La Haute-Volta est devenue Burkina Faso.
Une nouvelle identité nationale a été construite.
Des campagnes de santé et d'alphabétisation ont été organisées.
Les femmes ont été placées au centre du projet révolutionnaire.
L'agriculture et l'environnement ont été considérés comme des priorités.
La corruption et les privilèges ont été combattus.
La souveraineté économique et politique est devenue un thème central.
Mais la révolution a également connu des conflits, des restrictions politiques et des affrontements avec différents groupes de la société.
L'HÉRITAGE DE SANKARA
La mort de Thomas Sankara ne fait pas disparaître son influence.
Au contraire, son nom continue de circuler au Burkina Faso et dans de nombreux pays africains.
Des décennies après sa mort, il demeure associé à des thèmes tels que la souveraineté, l'intégrité publique, l'émancipation des femmes, le développement endogène, la protection de l'environnement et le panafricanisme.
Les autorités burkinabè ont depuis continué à commémorer sa mémoire. En 2023, l'État burkinabè a notamment décidé de l'élever à la dignité de Héros de la Nation et de développer un projet de mémorial consacré à sa mémoire et à son héritage.
Son parcours reste cependant un sujet historique qui doit être étudié dans toute sa complexité : ses politiques, leurs objectifs, leurs résultats, les oppositions qu'elles ont provoquées et les violences politiques de la période font partie de la même histoire.
Thomas Sankara voulait transformer la Haute-Volta en profondeur.
Il a changé son nom.
Il a voulu changer ses institutions.
Il a voulu changer son économie.
Il a voulu changer la place des femmes.
Il a voulu renforcer la production nationale.
Il a voulu mobiliser la jeunesse.
Il a voulu donner au pays une nouvelle place en Afrique et dans le monde.
Et même après sa disparition, le nom qu'il avait donné au pays allait rester.
Haute-Volta avait disparu.
Le Burkina Faso était né.
Mais après le 15 octobre 1987, une nouvelle période commence.
Blaise Compaoré prend le pouvoir et annonce une « rectification de la révolution ». Le système politique va progressivement changer, tandis que Compaoré restera au pouvoir jusqu'en 2014.
🎬 FIN DE L'ÉPISODE 16
Dans l'épisode 17 :
🇧🇫 « BLAISE COMPAORÉ : DE LA RECTIFICATION DE LA RÉVOLUTION À 27 ANS DE POUVOIR »
Nous entrerons dans la période qui suit la mort de Sankara : l'arrivée de Blaise Compaoré, la « rectification » de la révolution, les changements économiques et politiques, le retour progressif au multipartisme, les grandes crises et les événements qui conduiront finalement à la chute de Compaoré en 2014.


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